EXCLUSIF Youcef Yousfi, ministre de l’Industrie et des Mines « Les ressources dont dispose notre pays sont considérables »

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  • Posted 14 January 2018

 

 

 

Monsieur Yousfi, ministre de l’Industrie et des Mines explique, dans cet entretien exclusif accordé à notre magazine, la politique du secteur en matière de mines. Plusieurs chantiers sont en cours et des partenaires identifiés pour exploiter le phosphate ou l’ammoniac. Le premier objectif consiste à assurer l’approvisionnement pour la demande algérienne, le second est aussi d’aller très vite vers l’exportation. Le ministre confirme également la bonne disposition de son secteur vis-à-vis des investisseurs issus du secteur privé, et réaffirme que la loi sur sur le 49/51 % sera maintenue, même pour les secteurs non stratégiques.

 

 

Entretien réalisé par Redouane Malek et Zineb A. Maïche

Oil&Gas Business Magazine : Pourriez-vous nous établir un état des lieux du secteur des mines aujourd'hui ?

Youcef Yousfi : Le secteur des mines est hélas sous-exploité. Le problème numéro un auquel nous sommes confrontés est lié à la réduction drastique de la ressource humaine. Il s’agit d’un sérieux problème auquel nous sommes confrontés, auquel nous essayons d’apporter des solutions, en considération des ressources dont dispose notre pays dans ce domaine et qui sont considérables. Nous nous attelons sur le court terme à la réalisation du projet d’exploitation du phosphate, et de la transformation du phosphate en engrais dans la région de Tébessa. Les études sont bien avancées, et nous avons une idée bien établie sur les partenaires, cela devrait nous permettre d'aller vite dans cet objectif. Actuellement, le secteur produit un million voire un million et demi de tonnes par an. Nous projetons de produire au minimum dix à douze millions de tonnes/an. Le phosphate est destiné à être traité, puis enrichi, et, sera transformé en acide phosphorique. Cette transformation se réalisera à Oued Kebrit dans la wilaya de Souk-Ahras. Parallèlement à cela, une usine d’ammoniac sera réalisée à Hadjar Soud, Skikda, d’une capacité d’un million de tonnes de nitrate destinée à la transformation de cet ammoniac (à vérifier). Ces ammonitrates combinés au phosphate permettront d’obtenir tout type d’engrais. Une partie sera destinée à la consommation nationale et une grande partie à l'exportation.

Quelles sont les estimations de réserves de phosphate ?

Nous estimons à peu près à deux milliards de tonnes les réserves connues de phosphate avec le taux d’exploration actuelle. En explorant davantage, nous sommes persuadés que les réserves sont beaucoup plus importantes. Cependant, il est important de savoir que l'exploitation de ce méga-gisement ne peut être dissociée de son acheminement, pour cela il faudra évacuer les 10 millions de tonnes de phosphates de Bir Attar jusqu'à l’usine. Une ligne de chemin de fer électrifiée est actuellement remise à niveau et renforcée à cet effet. Les trains qui transportent un million de tonnes ne sont pas les mêmes, ils sont différents. Cette nouvelle situation est mise à profit également pour remettre à niveau la ligne de chemin de fer, qui va sur les mines de fer de l’Ouenza et de Boukhadra. Elle devra les relier sous la forme d'une bretelle. L’État a dégagé les moyens pour la réalisation dans les plus brefs délais de cette ligne pour exploiter ces gisements de phosphates. Il faut aussi savoir que la fabrication d’acide phosphorique nécessite beaucoup d’eau, deux barrages existent déjà et la réflexion se décline pour la mobilisation de l’eau au sud de la wilaya de Tébessa dans la région de Negrine, où il existe beaucoup d’eau.

Un autre aspect mérite d'être soulevé, car pour fabriquer de l’acide phosphorique, il faut non seulement du phosphate mais aussi de l’acide sulfurique, sa fabrication passe par l'importation du soufre, et c’est également via le chemin de fer que seront importées des quantités importantes de soufre, on estime les besoins actuels à près de deux à trois millions de tonnes de soufre par an.

L'accroissement des capacités portuaires non seulement en stockage mais aussi en tirant d’eau s'impose, et ce sont des navires de gros tonnage qui seront dévolus pour l’exportation. C’est un projet intégré qui concerne beaucoup le secteur des transports et des ressources en eau. Le gouvernement vient de prendre un certain nombre de décisions pour accélérer ce processus. Pour le moment, je peux affirmer que les choses avancent correctement.

Existe-t-il des projets autres que le phosphate ?

À côté de ces méga projets, il y a des études très avancées sur le minerai de fer de Ghar Djebilet. Il s’agit d’un énorme projet, un dossier complexe comprenant des problèmes auxquels il importe de trouver des solutions, en commençant par la qualité du minerai en lui-même, car si le minerai est relativement bon du point de vue de sa richesse, il contient du phosphore, et cette teneur en phosphore ne le rend pas « exportable » aisément en tant que minerai « brut ». Sa transformation éventuelle en acier pour ensuite enlever le phosphore de l’acier est une solution que nous sommes en train d’examiner, même, s’il s’agit d’une solution qui coûte un peu cher. Il faut aussi résoudre les problèmes liés à l'alimentation en gaz naturel pour l’exploitation du minerai, et celui de son transport, car acheminer le minerai de fer de Ghar Djebilet jusqu’à Bechar ou vers un autre endroit ne sera pas aussi aisé, et où peut-on placer l’aciérie ? Ce sont toutes ces variantes, qui font l'objet d'une étude actuellement. Nous avançons convenablement et je souhaite que d’ici quelque temps, nous ayons les idées plus claires, nous restons déterminés à aller de l’avant sur ce projet-là, c'est irréversible.

Pourquoi donner autant d’importance au minerai de fer s’il est problématique ?

Pour une première raison basique, c'est que nous consommons beaucoup d’acier. Un certain nombre d’aciéries sont en cours de réalisation, mais à long terme cela ne suffira plus. Ces aciéries seront obligées alors d’importer soit du minerai de fer soit un semi-produit qui est fait à partir du minerai de fer (les pellets ou des boulettes) pour les transformer en fonte puis en acier. Nous considérons que nous allons consommer à l’horizon 2025/2030 plus de 2 millions de tonnes d’acier et peut-être même plus, cela dépendra de notre rythme de développement, ce minerai de fer "s'incruste" comme élément nécessaire.

Parallèlement à ces actions, l’organe d’exploration qu'est l'ORGM est mobilisé pour répertorier d’autres gisements, l'intérêt vers le Hoggar demeure, éloignement y compris. À côté de cela, l’Algérie dispose de ressources importantes de plomb et de zinc. Un certain nombre de gisements sont en exploitation dans la région de Sétif. Un gisement important se situe dans la région de Bejaia à Oued Amizour où nous sommes en train de reprendre des études, et d’évaluer la faisabilité de son exploitation. Les gisements de sel ne seront pas en reste dès lors où l'industrie de la pétrochimie nécessitera constamment du sel. Le redéveloppement des projets de pétrochimie notamment à Skikda permettra de remplacer l’usine qui existait. La pétrochimie nécessite l'usage du chlore, ce qui rend l'exploitation des gisements du sel primordiale, qu’il s’agisse du sel des chotts comme celui de M'ghaier/Biskra où nous en produisons en bonne quantité, ou celui des montagnes de sel. L'Algérie en dispose en très grandes quantités du côté de l’Outaya, à Metlili/Ghardaïa une usine va redémarrer, pour le raffinage du sel qui est à la base d’une bonne partie de l’industrie chimique.

À côté de cela, nous avons à l’ouest du pays des quantités considérables de terres décolorantes, la bentonite constituait l’étalon au niveau mondial de ce produit. Nous allons peut-être commencer à exporter très rapidement. Sur ce produit, il y a une très forte demande, particulièrement à l’international, une étude est en cours pour voir la possibilité d’exporter très rapidement, et le dossier est relativement prêt.

Il faut aborder aussi le volet des pierres décoratives comme le marbre, le granit, et nous disposons de quantités colossales à travers tout le pays, même si le marbre ne marche pas très bien, cela reste l’une de nos priorités de le relancer. Cependant, nous sommes encore confrontés au problème lié aux ressources humaines qui continuent de manquer cruellement, d'ailleurs l’extraction du marbre ne demande pas beaucoup de moyens, par contre des connaissances, oui.

Concernant donc le marbre, nous avons le marbre "Cristel" à l’Ouest, du côté d’Oran qui est un marbre coloré, et à Skikda du marbre blanc et gris, qui est d'une excellente qualité. La région de Tamanrasset en recèle aussi de bonne qualité de couleur un peu jaune vert, du calcaire proche du marbre dans la région de Tindouf, des échantillons ont montré l'excellence de la qualité. Enfin, nous avons quelque chose d’extraordinaire, l’onyx, du marbre de luxe ; variété de marbre translucide, avec lequel la mosquée de Constantine a été conçue, l'onyx se trouve à Ain S'mara dans la région de Constantine.

Le secteur privé s'est investi plutôt dans la transformation et certains chefs d’entreprises privées ont déclaré que l’exploitation revenait plus chère que l’importation, ce qui explique qu'on importe beaucoup.

La main-d’œuvre dans ce secteur affiche un manque particulier.

À ce titre, existe-il une cartographie des gîtes miniers pouvant capter l'intérêt du secteur privé ?

Le service géologique travaille pour remettre à jour les gîtes miniers de chaque wilaya, et, dans la plupart des wilayas, c’est fin prêt. C’est une cartographie qui donne pour chaque wilaya toutes les ressources minières disponibles et prouvées. C’est une information complète qui ne peut que capter l'intérêt du secteur privé, lui permettant d'exploiter convenablement ces ressources.

Il faut ajouter que nous avons besoin d'une large quantité de sable, et dans certaines conditions, l'industrie du verre ou l’exploitation pétrolière nécessite un sable particulier. J’ai donné des instructions pour localiser des sites de sables qui répondent aux critères, car les caractéristiques sont extrêmement sévères à l'instar de la teneur en silice, la taille, la sphère etc.

Le débat sur les terres rares s'installe de plus en plus, que pourriez-vous dire à ce sujet ?

Nous avons effectivement des terres rares, mais encore une fois il y a un problème de moyens humains. Dans les années 70, au temps de la Sonarem, jusqu'à 300 ingénieurs coopérants travaillaient en exploration. Il en reste aujourd'hui à peine une trentaine, ces dernières années, l’hémorragie n’a pas cessé.

Pour revenir au potentiel algérien, nous avons relevé des traces de manganèse (cuivre), de terres rares, d’or, de diamant. Mais il faut des entités dédiées à l’exploration. Le secteur minier souffre aujourd'hui d’un manque de moyens financiers, qu'il faudra aplanir.

Un manque de moyens financiers pour l’exploration ?

De façon générale, oui, mais pas pour l’or, car nous avons des réserves, nous les connaissons. Cependant, cela coûte cher et ce sont des régions difficiles d'accès et qui connaissent une rareté de l’eau, donc tout est à faire pour remettre en exploitation ces gisements.

Pour le phosphate vous avez déjà identifié des partenaires, ce sont des partenaires étrangers ?

Oui, en partenariat avec la société nationale algérienne, en l'occurrence le groupe MANAL qui est un groupe minier qui enveloppe toutes les filiales du secteur.

Vos choix sont priorisés pour satisfaire la demande nationale ou pour élargir l'exportation hors hydrocarbures ?

Pour les deux. Cela induit aussi la valorisation pour l’exportation, qui sera destinée à l’agriculture nationale. À Arzew nous possédons deux usines qui produisent de l’urée, qui est également utilisé comme engrais - bien que nos agriculteurs n’en fassent pas beaucoup usage. Nous allons commencer à fabriquer tout type d’engrais à base de phosphate et de nitrate pour l’agriculture algérienne et pour l’exportation.

L’Algérie sera concurrencée par les États-Unis et le Maroc…

Pas seulement, et par le monde entier ! L’exportation n'est pas chose aisée, c’est un métier très difficile, mais il faut y aller, nous n’avons d'ailleurs pas le choix.

Cela nécessitera-t-il de s'investir davantage dans la formation ?

Oui, il faut former. J'ai abordé ce point plus haut, le manque des ressources humaines devient dès lors critique, pour cela, nous avons déjà des instituts, et un nombre d’ingénieurs des mines sont sur le marché de l'emploi, ce qui manque ce sont des techniciens supérieurs.

En abordant ce sujet, j'ai expliqué aux membres du FCE que la première tâche partenariat public privé consisterait à créer des instituts de techniciens supérieurs destinés à l’Industrie.

Existe-t-il des blocages liés au cadre juridique ?

On va mettre l’accent sur les textes d’application, pour compléter le dispositif réglementaire manquant.

Que peut-on faire pour favoriser le privé à investir dans le secteur minier ?

Nous avons un système très attractif, probablement parmi les meilleurs qui existent. Lorsqu’on veut faire un investissement, l’ANDI répond très vite. L'investisseur bénéficie automatiquement de facilités. Le nouveau code d’investissement de 2016 est extrêmement attractif.

Que pensez-vous de la règle 49/51 ?

Elle sera maintenue.

Même pour les secteurs non stratégiques, aussi ?

Exact, maintenue.

Où en sommes-nous dans l’industrie automobile notamment concernant les seuils d’intégration à atteindre ?

Un cahier des charges est actuellement en confection. Nous sommes en phase de consultation pour mettre un point final à cette question. Le cahier des charges imposera des conditions pas uniquement pour l’automobile mais aussi pour tous les engins y compris les motos, les cycles.

Les investisseurs étrangers parlent de l’instabilité juridique, qu’en pensez-vous ?

C’est un facteur sur lequel nous travaillons.

La règle imposant le dépôt des 120% des produits importés au niveau des banques a pénalisé beaucoup de personnes. Votre opinion ?

Nous faisons pour tout pour faciliter la vie d’un investisseur. Il faut aussi des garde-fous.

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