Reportage à Chabet El Hamra (Sétif),Kherzet Youssef et Ain Touta (Batna) Au coeur des richesses de l’Algérie minière

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  • Posted 14 January 2018

 

 

De notre envoyée spéciale,  Zineb Amina Maiche

C’était il y a environ 3 millions d’années, l’homme taillait la pierre. Il avait besoin d’outil pour chasser, couper et coudre. Les besoins ont évolué avec la connaissance et le savoir-faire. Il a appris qu’en frottant les pierres entre elles, jaillissait le feu. L’énergie est née. L’homme est toujours là. La pierre aussi. Le rapport entre eux a grandi à la mesure de la découverte des territoires, des minerais, de leur usage. A une époque plus récente, l’énergie des explosifs nous a permis de voir plus grand. Et de creuser profond. L’homme ne frotte plus les cailloux pour obtenir du feu et d’autres outils plus sophistiqués ont remplacé le silex. Il n’en demeure que l’homme et la pierre sont toujours là, face à face. D’un outil brut, le caillou est devenu la matière première à bien des usages. Et c’est plus loin, dans les entrailles de la Terre que l’homme part à sa recherche.

 

La carrière géante appartenant à l’Entreprise Nationale des granulats (ENG) à Ain Touta dans la wilaya de Batna est ce que l’Algérie fait de mieux. Prospère, soucieuse des normes HSE, elle doit cependant revenir sur ses prévisions, suite à l’arrêt de certains projets. La mine de Chabet El Hamra, dans la wilaya de Sétif, représente ce qu’il y a de plus intime entre l’homme et la pierre. Il doit pénétrer les entrailles de la terre. Le zinc est à portée de main. Pour cela, il faut combattre quelques fantômes. Reportage

Le zinc à Chabet El Hamra

On « atterrit » à Chabet el Hamra, on n’y arrive pas. Rien ne présage vraiment de la présence d’une mine de zinc. L’activité des hommes est à l’arrêt le vendredi et seuls deux hommes munis de fusils font le guet à l’entrée de la mine. La clôture est cassée par endroits et la porte s’ouvre sur d’immenses amoncellements de pierre grise. C’est le tout venant. C’est qui ressort de la mine et qui sera ensuite acheminé pour un traitement thermique et chimique. Une chienne aux mamelles pendantes ne fait pas la garde. Elle veut manger. Les véhicules sont stationnés à l’abri. Deux engins sont munis d’une pelle et des camions plus imposants attendent la matière. Les premiers, les dumpers s’enfoncent dans la mine pour récupérer ce que les hommes en extraient. A l’arrière des tout venants, une route s’enfonce vers la mine. Cachée des regards indiscrets, elle est clôturée par une vieille grande porte qui annonce Chabet El Hamra. On y perçoit vaguement le tunnel qui s’enfonce sur presque deux kilomètres, selon le directeur technique Rogui Miloud. Le zinc est là. Il brille déjà.

Le process

La mine de Chabet El Hamra possède un grand potentiel en zinc même si sa teneur n’est pas très importante. En moyenne, 5 % du calcaire de la mine est du Zn. Deux équipes de 12 hommes s’enfoncent dans la mine tous les jours. Une première de 8 h à 13 h et la seconde de 13 h à 19 h. Des gendarmes les accompagnent pour la remise de la dynamite et ne s’en vont qu’une fois celle-ci explosée. Pas moins de 250 tonnes de roches sont retirées quotidiennement par les dumpers et remontés. Les camions sont ensuite chargés du matériau et acheminés à Kherzet Youssef, situé à 10 kilomètres environ pour un traitement chimique et thermique. Le tout venant est ensuite concassé deux fois. Il y subit un stade dit de flottation et un autre de filtration. Il baignera dans des produits chimiques un certain temps. Il en ressortira une espèce de sable grisâtre appelé le zinc, d’une teneur de 53 %. C’est à Ghazaouet que se poursuit la course du zinc pour l’épurer encore et obtenir un matériau d’une teneur de 99 % de zinc. Le process est long. Il met en branle l’homme, le technicien, le laborantin. Et le calcaire. Celui de Chabet El Hamra n’est pas tendre, d’où la nécessité d’avoir augmenté la charge d’explosifs.

La mine

Deux kilomètres de routes sous terre conduisent à des galeries. Des soutènements en rondins de bois la consolident. Des ampoules distribuent de la lumière jaune faisant danser le brillant du zinc ou de la calcite. La mine présente un dénivelé de 180 mètres. Au bout du tunnel, un panneau indique le sens de progression et des galeries sont abandonnées sur le côté. « Cette partie est arrivée en fin d’exploitation. Il faut continuer dans l’autre sens », indique le directeur technique. La mine de Chabet El Hamra a été fermée durant 16 ans. Les travaux d’abattage et de traitement de zinc ont réellement débuté en 2015/2016. « Nous attaquons plusieurs bloc à la fois avec des tirs d’explosifs tous les jours », explique Rogui Miloud. Deux cent cinquante tonnes sont récupérés par jour. Et quand on sait que sur une tonne, seul 5% de zinc sont récupérés, c’est dire la dureté de la tâche. Après la descenderie, un palier s’ouvre sur 400 mètres. De gros piliers de roche de 7 mètres de diamètre sont laissés entre les galeries pour soutenir le tunnel. Des aérateurs se font entendre. Par certains endroits, des particules de poussières sont en suspension et les ampoules jaunes n’éclairent plus. C’est la lampe torche qui perce la pénombre. L’air est lourd, chaud et humide. Des pistolets servant à faire des trous pour la pose de la dynamite sont apposés contre le mur de la galerie. Nous sommes face à un front de taille.

Cette partie de la mine est comme un cul de sac. C’est ici que les hommes travaillent, en témoignent les trous qu’ils ont été faits dans le calcaire. Un fil rouge est suspendu en l’air, droit. Il commande la dynamite. L’explosion à la dynamite est calculée minutieusement. Tant la charge des explosifs que leurs placements dans la roche les uns par rapport aux autres est regardé de près. Ils n’explosent pas en même temps. A quelques microsecondes près. Il s’agit de faire tomber le calcaire ni trop ni pas assez. Et que la chute se fasse de façon coordonnée, un trou en entrainant un autre. Ces fameux trous sont pratiqués par des pistolets qui pénètrent le calcaire sur 1,20 mètre. La récupération de la masse de roche est remontée via les dumpers, pour être chargée dans les camions en direction de Kherzet Youssef. Les 250 tonnes récupérées ne permettent qu’une progression d’1,5 mètre dans la galerie. Un travail minutieux et calculé. Un travail de fourmi.

Face au front de taille, l’atmosphère est lourde. Un aérateur bruyant lutte avec les particules de poussière. Une charge d’explosif a dû exploser voilà peu de temps rendant la galerie opaque et chaude. Le retour à l’air libre devient nécessaire. Comme la libellule qui s’agite devant la lumière, l’homme s’affaire devant la brillance du zinc et de ses promesses. Le tout est de ne pas se brûler.

 

Suite du process à Kherzet Youssef

Kherzet Youssef est à 10 kilomètres de Chabet El Hamra. Le site est sur une vallée, entourée au loin de montagne et de mamelons. Les bureaux de la direction y sont situés et, là aussi, des amoncellements importants de sable grisâtre accueillent à l’entrée. Ce n’est pas du tout venant. C’est du zinc concentré à 53 % et qui attend d’être transporté à Ghazaouet où Alzinc finira le processus pour obtenir du zinc d’une teneur de 100%. C’est donc à Kherzet Youssef que le tout venant est concassé puis traité chimiquement par flottation. Après filtration, le zinc concassé et traité mesure 0,74 micron. Une toute petite particule. Le directeur technique, M. Rogui, déroule les plans de la mine de Chabet El Hamra. Les cotations du topographe y sont annotées. Une ressource humaine importante dans le secteur des mines. Le plan indique les galeries exploitées et arrivées en fin d’exploitation ainsi que les galeries en cours d’exploitation. Et surtout tout le potentiel de la mine. A première vue, il serait juste de dire que seul 10% de la mine a été exploitée. Et ce potentiel est estimé à un million cinq cent mille tonnes de zinc. Le directeur technique est là dans son élément. Il mesure tout les détails du process, connait par cœur les galeries souterraines, maitrise l’impact des explosifs et peut reconnaitre une pierre forte en zinc d’une autre dépourvue. L’usine de traitement, malgré les efforts, parait ancienne. Le métal des machines est parfois rongé. Même si la durée de vie de ce type d’installation peut être longue, investir dans de nouveaux équipements pourrait remettre du baume au cœur pour ceux qui y travaillent. Ils ne sont pas nombreux à travailler dans le concassage et le traitement chimique. Tout au plus quatre personnes, selon le directeur technique. Le site bénéficie de l’ombre de grands pins parasols et le granito qui couvre le sol des couloirs des bureaux de la direction est entretenu. On perçoit le souci de maintenir les lieux, d’y conserver du confort. Ce fut certainement agréable d’y travailler. Le site donne l’image d’avoir occupé une place prestigieuse. Mais cela, ce fut il y a longtemps. Aujourd’hui, bien que soigné, le site de Kherzet Youssef fait penser à une vielle dame qui continue de se farder non pour paraitre mais pour résister au temps.

 

La mine de Kherzet Youssef et la mort de 19 mineurs

Kherzet Youssef n’est pas qu’un relais du process de traitement de la mine de Chabet El Hamra. C’est aussi une mine. Une mine de zinc et de plomb et la teneur en zinc sur une tonne de calcaire est de l’ordre de 13%. Soit beaucoup plus que la mine de Chabet El Hamra. Tout cela, on ne le sait pas lorsqu’on pénètre le site de Kherzet Youssef. Même si l’atmosphère y est quelque peu solennelle à l’entrée de la direction, appuyée par une stèle dressée comme un avertissement, la présence de travailleurs apporte une note de vie au vieux site. La mine de Kherzet Youssef n’est plus en exploitation depuis 1990. Et les quelques hommes qui s’affairent près des machines de concassage ne sont là que pour une tâche précise : dénoyer la mine, c’est-à-dire évacuer l’eau qui l’a inondée

Cette mine de plomb et de zinc d’une capacité de 2 millions de tonnes de zinc a été mise en exploitation en 1980. A 400 mètres de profondeur, les mineurs explosaient le calcaire qui remontait par chariot élévateur et était acheminé par wagon. 400 mètres, c’est profond. Il fallait exploiter la mine mais aussi évacuer l’eau qui suintait des murs. A cette profondeur, la roche spongieuse était traversée par une nappe dont on situe la source à Bord Bou Arreridj ou à Constantine, selon certains. Les différents carottages et relevés indiquaient qu’il était possible et plus rentable de descendre sous la barre des 400 mètres pour récupérer les minéraux. Mais c’était compter avec une roche encore plus perméable et donc davantage d’eau à récupérer et à faire remonter en surface. Cette eau était reversée dans les réseaux de l’AEP et servait les communes limitrophes. Rien n’était jeté. A ce jour personne ne sait ce qui s’est passé. Les hommes sont descendus comme à l’accoutumée. Ils devaient descendre d’un palier, c’est-à-dire sous la barre des 400 mètres de profondeur. Est-ce que le système de récupération des eaux n’a pas fonctionné ? Est-ce que le système de remontée des hommes n’a pas marché ? Il demeure qu’en cette nuit du 2 juin 1990, 19 mineurs sont morts suite à la remontée des eaux dans la mine. La nouvelle a eu l’effet d’une onde de choc dans la région. Et l’on subodore que les lieux sont emplis de ces âmes qui perdirent la vie. Les pertes d’êtres humains dans les mines sont toujours catastrophiques. Certaines mines peuvent contenir jusque 400 mineurs. En Allemagne, les mines de charbon et les coups de grisou ont fait des milliers de mort. Les entrailles de la terre c’est beau et effrayant à la fois. Il y a comme un retour à l’origine de l’homme. L’homme des cavernes ou le bébé in utero. Il y a quelque chose de chaud et de douillet. Mais la sortie à l’air libre est toujours impérieuse, nécessaire et vitale. Une mine qui se noie ou qui explose c’est comme une trahison. Celle de la terre contre l’homme. Celle de la nature contre l’argile. Les hommes qui travaillent à Kherzet Youssef en ce week-end du 1er novembre sont là pour dénoyer la mine. A plus de 200 kilomètre de là, à Alger, on sait dans les bureaux du ministère que la chose n’est pas aisée. Dénoyer une mine n’est ni compliquée, ni difficile. Mais psychologiquement, c’est toujours douloureux. Les corps des 19 mineurs sont toujours sur le site et chacun sait que lors du dénoyage de la mine, l’on tombera dessus. A Kherzet Youssef, les ouvriers le savent et le directeur technique en parle. Il y a comme un pincement des lèvres lorsqu’il l’évoque. Les machines tombent en panne. Le dénoyage est retardé. Est-ce le coup du sort ou des actes manqués ? La stèle rend hommage aux 19 mineurs. Noms, date de naissance, tous décédés au fond de la mine, à l’orée d’une décennie troublée dans les Aurès.

La carrière géante de AinTouta

L’entreprise nationale des granulats peut se gargariser de sa carrière à Ain Touta, dans la wilaya de Batna. En activité depuis 1976, l’ENG transforme, exploite et commercialise. Le site est de 108 hectares et une extension de 54 hectares a été demandée au ministère de l’Industrie et des Mines, au ministère de l’Environnement et à la Direction générale des Forêts. Tayeb Abdelhamid, PDG de la carrière, ouvre les portes sur un bruit de camions qui ‘activent au loin. D’impressionnantes montagnes de granulats se dressent à l’entrée laissant juste la voie à une route blanche de poussière. Une structure en forme pyramidale et semblant récente se dresse parmi les amoncellements de granulats. La carrière de Ain Touta, lieu dit El Ksour, produit annuellement 1 million 200 mille tonnes. Son potentiel est énorme et a permis la réalisation de nombreux projets dans la région.

En ce mois de début novembre, la carrière tourne, les camions et leurs sirènes témoignant d’une activité soutenue. La route en ascension qui se dresse à l’arrière de la structure pyramidale ouvre le chemin vers le cœur de la carrière. Le front de taille est grand pour cette activité en plein air et d’une hauteur imposante. Le process est le même que dans une mine. Des explosifs sont insérés dans le front de taille. La roche cassée s’écroule, ajoutée par le travail d’extraction mécanique à l’aide du brise-roche surnommé le « Terminator ». Elle est ensuite transportée par une flotte de dumpers à la première station de concassage. Des blocs de 1 m3 sont réduits à l’état de quasi poussière pour mesurer 0,300 millimètres. La matière est acheminée par tapis roulant vers le pré-stock qui possède deux extracteurs. Ces extracteurs, par la voie d’autres tapis roulants, conduisent le matériau à la station de criblage et ensuite vers les broyeurs. La carrière de AinTouta possède un laboratoire qui analyse le calcaire selon sa diversité. Un autre laboratoire, situé à El Khroub, permet d’approfondir les analyses.

La rotation des camions, ajoutée au bruit incessant des stations de concassage et de criblage, font penser à une ritournelle. La pierre roule, diminue en grosseur et elle qui s’imposait menaçante sur le front de taille est réduite à l’état de quelques millimètres. L’homme a fait du chemin depuis l’utilisation des esclaves pour monter des bâtisses. Il a réussi à faire de l’infiniment petit, d’énormes structures.

La carrière géante de Ain Touta est concurrencée par 32 autres carrières de proximité qui ont poussé à un moment où la demande en granulat fut importante. « Nous devons nous adapter à la conjoncture actuelle », précise le directeur Tayeb Abdelhamid. Pour autant de nombreux projets sont maintenus, principalement dans le Sud. « La nouvelle ville de Hassi Messaoud, le contournement de la voie ferrée de Biskra avec l’accès aux deux cimenteries de Biskra, la voie ferrée de Touggourt/ Hassi Messaoud, la voie ferrée de Boughzoul/ Ms’ila sont quelques-uns des projets que nous menons à bien », poursuit le directeur. D’autres projets sont en cours, comme les cimenteries, les barrages d’eau et les autoroutes. Le bâtiment, aussi, est gourmand en granulat et la carrière fournit les entreprises chinoises pour la construction de logements AADL à Biskra.

La carrière de AinTouta est leader. La différence est dans le respect des normes qu’elle s’impose, ajoute le directeur. « Nous avons la capacité d’honorer les contrats par la qualité et en livrant en temps et en heure », poursuit le directeur. Le chiffre d’affaires dégagé par la carrière est de 800 millions de dinars et l’entreprise comprend sur site 86 salariés. « L’ENG ne lésine pas sur l’investissement en équipements. Nous avons un projet dans la station de concassage et un projet de recomposing en plusieurs fractions. Nous mettons tous les moyens en œuvre pour obtenir du sable très propre », explique M. Tayeb.

Les normes HSE sont importantes pour l’ENG qui lutte tout particulièrement avec la poussière. « Nous avons un système d’abattage avec de l’eau et un adjuvant. Cela pour fixer la poussière au sol. Au niveau de la station de concassage, nous possédons deux filtres, un dans le bâtiment de criblage, un second pour les broyeurs », indique Tayeb Abdelhamid.

De la carrière à la mine, de l’aérien au souterrain, il n’y a qu’un pas. Le procédé utilisé est le même : l’explosif. Il y a donc toujours du danger, des risques. Mais à bien « creuser », la pierre révèle bien des secrets, des usages. Bien des matériaux sont apparus et peuvent faire penser que l’usage de la pierre est quasi révolu. Mais c’est sans compter que pour faire ces matériaux, du caoutchouc au plastique, il faut de la pierre. La terre n’a pas fini de tout révéler et l’homme d’aller chercher.

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