Chems Eddine Chitour, Professeur à l’École Polytechnique Alger:«Un modèle à 50 % renouvelables est possible»

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  • Posted 21 April 2018

 

 

 

 

OGB : La consommation en gaz est galopante en Algérie. Quelles solutions préconisez-vous ?

 

 

 

Chems Eddine Chitour: Avant de parler de la consommation  de gaz il est important de situer la consommation globale. L'Algérie consomme l’équivalent de 55 millions de tep/ an soit environ 1,25 tep/hab/an. Du point de vue électricité l’Algérie produit l’équivalent de 60 TWh les pertes avoisinent les 15 %, elle en consomme 50 TWh soit l'équivalent de 1 250 kWh/an, ce qui la situe à la moitié de la consommation moyenne mondiale qui est de 2500 kWh/hab/an. Le modèle de consommation algérien est un modèle qui utilise l'énergie, de manière générale, pour le tertiaire à 45% et le transport (40%). À peine 5% sont consacrés à l'énergie et 1 0% à l'agriculture.  En clair, il n'y a pas de création de richesse. La consommation de gaz naturel débridée (8 à 10% de croissance par an) va se substituer totalement aux exportations qui vont tendre vers zéro si on continue à ce rythme, vers 2025 et 2030 au plus tard le gaz naturel conventionnel ne suffira qu'à la consommation interne. C'est la moitié de la rente qui disparaît. Pourquoi ? Par paresse et par calcul politique, le pouvoir n’a pas joué la prudence.  De ce fait la consommation d’énergie est débridée.  Le gaspillage est un sport national et ceux qui en profitent le plus sont les classes aisées.  En moyenne 80% des subventions vont vers ceux qui n'en ont pas besoin. De plus, l'achat d'appareils électroménagers de classe D ou F fait que l'énergie consommée est multipliée par deux pour le même appareil. Il en est de même pour les véhicules généralement  interdits en Europe ou dans les pays qui nous les vendent du fait qu'ils consomment en moyenne 1 0% à 20% d'énergie en plus en termes d'essence et de gasoil.

 

Si on ajoute   les hémorragies de carburants aux frontières nous avons une idée du chaos actuel qui fait que l'Algérie achète pour plus de 2 milliards de $ de carburants à 1$ le litre qu'elle revend à quatre fois moins pour l'essence et huit fois moins pour le diesel qui commence à être interdit en Europe car cancérigène. Même si le Diesel importé qui est à la norme Euro 6 est 10 fois moins nocif que le Diesel que nous produisons qui est à la norme Euro 21.

 

Enfin et pour couronner le tout, l'Algérie s'est lancée dans la construction automobile. Plus d’une dizaine de marques sont sur les rangs. Cela sou­ lève plusieurs questions. Si c'est pour réduire les importations de voitures, la « nouvelle méthode » s'apparente à des importations déguisées   au profit de certains importateurs qui vendent le même véhicule plus cher que celui importé alors que le coût de la main-d'œuvre est en moyenne 3 à 4 fois moins important !    De plus ce n'est pas les meilleurs modèles (moins énergivores) qui sont importés à moins de 100 g de C02/km mais ceux interdits en Europe car énergivores à 120g de C02/km.

 

Cela veut dire que pour le même trajet les véhicules algériens vont consommer 20% de carburant en plus. C'est en gros ce que l'on importe !

 

 

 

Quelles solutions préconisez-vous ?

 

 

 

En fait il faut le dire ! Nous ne prenons pas le bon chemin de la sobriété énergétique.  Nous n’avons pas de modèle de consommation, chaque département a sa propre logique sectorielle, il y a peu de coordination entre les différents secteurs. Les principaux secteurs qui doivent être partie prenante sont l'énergie, l'hydraulique, le commerce, et l'environnement.  Il nous faut mettre en place une transition énergétique vers le Développement Durable en cessant de pomper d'une façon frénétique une ressource qui doit être laissée aux générations futures et en faisant preuve de sobriété au lieu de l'ébriété énergétique actuelle. Comme je le dis à mes élèves ingénieurs« notre meilleure banque est notre sous-sol », un baril à 70 $ actuel peut valoir 200 $ dans le futur et c'est un viatique pour les générations de 2030.

 

 

 

Les énergies renouvelables peuvent­ elles constituer une solution alter­ native et en quoi " Le projet des 22 000 MW à l'horizon 2030 n'est-il pas trop ambitieux et ne devrait-on pas réfléchir de façon plus locale et à petite échelle"

 

 

 

Il nous faut penser dès maintenant à 2030. Le projet de 22 000 MW est creux et sonore 'Il faut raison garder. Commencer petit, voir grand pour aller loin. Nous devons mettre en place un modèle énergétique où toutes les énergies seront représentées : fossiles, charbon, pétrole, gaz naturel et même non conventionnel en partant du fait que la technologie n'étant pas pour le moment mature, il est dangereux de compromettre l'avenir du Sahara, mais peut être qu'en 2030 c'est-à-dire dans plus de dix ans la technologie sera respectueuse de l'environnement cela sera possible. Il faut de ce fait former dès maintenant à faire de la veille technologique et surtout mettre en place une Agence de l'environnement avec une autorité indépendante qui aura à contrôler la mise en œuvre des forages, les produits chimiques injectés. Le modèle proposé comprendra aussi un plan énergie   renouvelable et c'est là qu’interviennent la panoplie des énergies disponibles, d'abord le solaire : le Sahara est une véritable pile électrique si on sait y faire.

 

Depuis 2010 partout dans le monde le solaire s'est développé, mieux encore depuis deux ans, il est aussi compétitif sinon moins cher au niveau du kWh. Un pays comme l'Allemagne arrive à avoir un kWh moins subventionné avec un rayonnement environ 5 fois moins important. Ajoutons aussi qu'une centrale de 1000 MW thermique a environ le même coût qu'une centrale solaire. Nous avons aussi l'éolien terrestre et même maritime (1200 km de côte). 282 sources   d'énergies géothermiques avec des gradients de 40 à 90°c. Nous avons aussi la possibilité de mettre en place l'hydroélectricité avec la micro-hydraulique pour des régions spécifiques, nous avions

 

400 MW d'hydroélectricité en 1962. L'hydroélectricité a été progressivement abandonnée au profit du gaz naturel. Nous peinons actuellement à dépasser les 400 MW de renouvelable sur 18000MW thermique'

 

À I ‘Ecole Polytechnique, des études faites dans le cadre des Journées sur l'énergie, montrent que l'on peut avoir l'ambition d’atteindre un taux de renouvelable de 50% en 2030. Le Maroc pense atteindre le chiffre de 42% en 2020 (14% pour l'éolien.

 

14% pour l'hydraulique et 14% pour le solaire).

 

Un modèle à 50% renouvelables est possible si on commence sans tarder à développer toutes les formules possibles d'économie d'énergie. Imaginons par exemple que l'on construise une centrale   solaire de 1000 MW, c'est 1,5 milliard de mètres cubes qui seront épargnés et disponibles pour les générations futures. Ou alors dans un premier temps on peut rembourser l'entreprise ou le pays- en s'arrimant à des locomotives comme la Chine ou l'Inde  qui sont les  premiers au monde- avec le gaz naturel que nous n'avons pas consommé dans l'année : soit l'équivalent  de 500 millions de dollars/ an.

 

 

 

Doit-on continuer à subventionner le coût des énergies ?

 

 

 

Non ! Des formules existent ! Comment aider les classes à faible revenu sans les encourager à gaspiller ? L'idéal est de cibler ces catégories et leur verser le différentiel entre le prix qu'ils payent jusqu'à environ 800 kWh/an et le prix pour les autres catégories qui doit être indexé sur le coût réel. Il en est ainsi de l'eau el même des carburants. Il n'est pas normal que quelqu'un qui consomme 5l/100 km pour sa Marruti paie l'essence de la même façon que celui qui dispose d'un 4X4 à 15l/1 00km. Les vignettes devraient de loin être différentes plus différentes.

 

Mieux encore, ce qui intéresse l'immense majorité des Algériens c'est la disponibilité de transports en commun fiables. Un prix élevé permettra d'assécher les pertes aux frontières, moraliser la consommation et respecter l'environnement en polluant moins.

 

De plus pourquoi l'Algérie perd-elle la possibilité d'intégrer la locomotion électrique ?

 

On croit que les constructeurs de voitures nous font des fleurs ! C'est une erreur ! Us liquident tous les modèles qui n'ont plus court soit qu'ils consomment plus de 5V 100 km soit qu'ils sont dangereux : c’est le cas du gas-oil qui va être abandonné en Europe. Volkswagen arrête les véhicules Diesel en 2025.par contre elle s'est mise comme toutes les autres grandes marques dans la révolution de l'électricité. Quand Renault nous offre la voiture roumaine dans le même temps elle installe la voiture électrique Zoé en Israël. Quand Peugeot veut bien s'installer en Algérie, il liquide indirectement les stocks mais dans le même temps il investit à fond dans les voitures électriques au point de vouloir installer une voiture low cost en Inde pour 5 000 dollars ! Quand Volkswagen nous offre la Golf 7 à plus de 4millions de DA, la même Golf 7 électrique est à 32 000 euros ! Pourquoi ne pas demander à ces constructeurs de nous aider à nous lancer dans la locomotion électrique. On peut faire le plein d'électricité chez soi pendant la nuit à partir d'une prise électrique domestique. Ce sont de nouveaux métiers que nous devons aborder comme celui de placer des bornes électriques dans les pompes à essence. Pourquoi l'Algérie ne se lance-t-elle pas alors dans les voitures électriques. 80% des pièces sont les mêmes que pour un véhicule thermique.

 

Dans le même ordre des économies d'essence et de gasoil qui est d'une façon bizarre deux fois moins cher alors qu'il est dix fois plus dangereux que l'essence, il y a le problème du sirghaz (à peine 18 000 véhicules ont été convertis au sirghaz GPL en 20 17). Dans le modèle énergétique, une conversion d'au moins 1 00 000 véhicules est possible, au même titre aussi que le GNC totalement« oublié>. Avec toutes ces propositions (locomotion électrique, sirghaz. GNC, nous aurons de moins en moins besoin de carburant essence et gasoil. De ce fait, là encore pourquoi ne pas s'accrocher à une locomotive comme la Chine qui est aussi première danse le domaine. On apprend d'ailleurs que le géant chinois BYD s'installe au Maroc en construisant quatre usines (pour les voitures électriques. les bus électriques, les locomotives électriques et même une usine de batteries électriques).

 

 

 

Une révolution de l’intelligence…

 

 

 

La situation actuelle malgré les satisfecit, les conférences et colloques en tout genre n'aboutira de mon point de vue à rien de concret si ce n'est à du temps perdu. Des états généraux sont nécessaires pour faire le point sur nos faiblesses et nos atouts. C’est une véritable révolution de l'intelligence qu'il faut inventer. Nous devons changer de paradigme et responsabiliser tout le monde. Pour que cette transition puisse réussir, il est nécessaire de faire de la pédagogie pour expliquer au doyen les enjeux du futur, car c'est à lui de devenir un éco citoyen. Cela commence aussi au niveau des enfants à qui on doit apprendre les rudiments des économies en énergie, en eau, en pain, mais aussi le bien commun. Cela devrait arriver à un Baccalauréat du Développement Durable en réhabilitant les disciplines de mathématiques et mathématiques techniques qui ont disparu et sans lesquels il vaut mieux fermer boutique du point de vue technologique. C'est aussi à la formation professionnelle de former les milliers de techniciens sur des programmes bien précis. C’est à l'enseignement supérieur de former les milliers d'ingénieurs et de techniciens supérieurs dans les métiers du renouvelable, dans celui des économies d'énergie-nous gaspillons chaque année l'équivalent de 5millions de tonnes-mais aussi mettre en place une recherche utile en phase avec la demande.

 

 

 

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