Nacereddine Kazi Tani, Géologue : « Il n’y a pas de gisements offshore en Algèrie »

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  • Posted 10 November 2018

Nacereddine Kazi tani a dirigé l’exploration du département algérie du nord et de l’off-shore, à sonatRach/eXpLoRation. en 1978, il a fondé et dirigé le centre national de Recherches et d’application des géoressources (cRag) de l’office national de recherche scientifique (Ministère de l’enseignement supérieur et de la Recherche scientifique) et enseigné à l’usthB. À partir de 1980, il enseigne à l’université de pau et des pays de l’adour et à l’université d’oran. en 1989, il fonde le bureau d’études géologiques geoRessouRces qu’il dirige encore.

OGB : Cela fait un siècle et demi que l’homme a débuté ses premiers forages à la recherche de l’or noir. Aujourd’hui le pétrole demeure la principale source énergétique du monde. La géologie étant l’étape initiale et indispensable à l’indus- trie pétrolière, pourriez-vous nous dire brièvement de quels outils disposaient la science géologique au début des explorations pétrolières et comment a-t-elle accompagné l’essor de cette industrie ?

Nacereddine Kazi Tani : En effet, le début de la période pétrolière peut être fixé au premier forage du célèbre « Colonel Drake » grâce à la ruée vers l’or noir que sa découverte provoqua. Le « Colonel Drake » découvrit du pétrole à 23 m de profondeur à proxi- mité de Titusville mais la production est modeste 23 barils/jour. Ce pétrole était déjà extrait par les Indiens Seneca depuis des temps immémoriaux, le coup de génie de Drake a été de forer de façon mécanique le premier puits par

un trépan entraîné par une un moteur, car le premier puits de pétrole est dû au Polonais Ignace Lukasievicz en 1850 dans les Carpates, foncé jusqu’à 150 m mais à la tarière manuelle. Drake a pour ainsi dire ancré l’extraction de pétrole à l’ère industrielle par la mécanisation du forage faisant passer le pétrole de l’artisanat à l’industrie. Voilà donc pour l’histoire. Ces découvertes ont été réalisées sur la base de la présence d’indices de surface à proximité des gisements qui constituèrent alors les seuls guides de la prospection. C’est aussi sur cette base qu’a été foré le pre- mier puits pétrolier algérien Aïn Zeft 1, près de Zemmora, en 1889 qui a produit quelques 7 000 l d’huile à 1300 pieds de profondeur jusqu ‘à sa fermeture en 1895. On peut dire que la première phase- avec comme guide de prospec- tion les indices de surface- avait abouti à la mise en évidence de petits gisements généralement en proche surface. Cette méthode primitive a parfois conduit à quelques belles découvertes, exemple Awali (1932, à Bahrein) qui recelait 140 millions de tonnes. La découverte des grands gisements d’hydrocarbure renfermant jusqu’à 12 milliards de tonnes d’or noir comme c’est le cas de Ghawar (1948) en Arabie ou de Burgan (1938) (Koweït) avec ses 10 milliards de tonnes de réserves, a été faite avec des méthodes plus modernes que la simple observation d’indices superfi- ciels. Une nouvelle méthodologie et des technologies spécifiques ont été nécessaires. Ce corps de doctrine et les techniques associées ont été à l’origine de l’essentiel des réserves découvertes. Cependant, à partir de 1978, d’autres concepts ont été introduits et ont complètement renouvelé la façon de penser les problèmes de l’exploration pétrolière.

Pourriez-vous nous expliquer les propriétés des terres ou des zones géographiques contenant ces matières fossiles ?

Une province pétrolière est définie par un certain nombre de paramètres :
a) l’existence de roches mères suf- fisamment riches pour expulser au cours de son enfouissement et sa compaction sous l’effet des surcharges, les hydrocarbures formés grâce à la « cuisine » des matières organiques contenues dans la roche.

b) les réservoirs poreux et perméables à travers lesquels s’opèrent les migra- tions secondaires qui conduiront les hydrocarbures migrés vers les pièges. c) Les pièges sont les géométries capables de contenir et de concentrer les hydrocarbures. Ces géométries sont diverses, les plus communes sont des anticlinaux dues à la tectonique ou à des mouvements divers telle l’haloci- nèse (mouvements gravitaires des sels éventuellement présents en grandes masses dans le sous-sol), d’autres sont purement stratigraphiques, par exemple un corps sableux ou un récif fermé de toutes parts par un imper- méable. Entre ces 2 types, existent des hybrides.

d) les couvertures qui empêcheront les hydrocarbures de migrer hors du pièges, on parle alors de dismigration. Les qualités de ces couvertures sont l’absence de perméabilité et l’« incom- pétence » c’est à dire une certaine ductilité qui permet de réparer les éven- tuelles fissurations. Les bonnes cou- vertures sont constituées d’évaporites (sel, gypse et anhydrite) et ou d’argiles. Ce sont là les paramètres physiques ou géométriques, ce ne sont pas les seuls à définir un prospect pétrolier.

e) le paramètre chimique essentiel est la maturation organique, c’est à dire la faculté qu’à la matière organique de se transformer en hydrocarbures sous l’influence de la température.

L’expression de Lopatin (1971) permet de quantifier cette transformation en fonction du temps de séjour dans une ambiance thermique.

f) La température de maturation est obtenue par enfouissement dans un bassin caractérisé par un certain degré géothermique moyen. Ainsi, la roche mère de la série d’Aguelt Mabha  (environ 900 Millions d’années) dans le Taoudenni mauritanien, extraordi- nairement riche, est restée pourtant immature malgré un enfouissement important, car le gradient géother- mique y est très faible, 15°C/Km, le plus faible du globe, malgré un temps de séjour de près d’un milliard d’année. g) Pour éviter les dismigrations éventuelles lors des migrations des hydrocarbures, il faut qu’un réceptacle, un piège soit déjà pré-existant afin de capter ces flux d’hydrocarbures avant qu’ils ne s’échappent hors du système pétrolier, on parle alors de timing. Chacun de ces paramètres appelle des réflexions supplémen- taires, par exemple quelles sont les périodes favorables à la constitution de roches-mères, et pour quelles raisons ont- elles été conservées etc.., D’autres réflexions s’appliquent aux autres paramètres et l’on passe ainsi d’une géologie pétrolière descriptive à une géologie pétrolière prédictive qui permet d’aller chercher le pétrole dans des zones insoupçonnées jusqu’alors. Pour cette raison, les grandes sociétés pétrolières ont un bureau stratégique pour orienter les recherches straté- giques vers de nouveaux concepts ou de nouvelles provinces.

Pourriez-vous nous définir les propriétés du sous-sol algérien, notamment dans les zones d’où sont extraites ces énergies fossiles.

C’est un vaste sujet. Pour faire simple disons que l’Algérie avec ses 2,5 mil- lions de km2 présente trois croûtes différentes qui permettent de définir 3 provinces. La plus ancienne, dont le socle est constitué depuis au moins 2 milliards d’années. Elle porte un des plus grands bassins du monde (1,5 million de km2) et est partagé entre Algérie, Mali et Mauritanie. Sa lithosphère, la plus épaisse mesurée dans le monde 300 km, explique le très faible gradient géothermique observé dans sa partie occidentale.

Un événement géodynamique majeur, la phase panafricaine (550 à 600 Millions d’années), a affecté sa marge orien- tale et a causé l’effondrement d’une partie de sa lithosphère avec comme conséquence la brutale remontée des isogéothermes et la carbonisation de la roche mère locale précambrienne (formation de l’Oued Souss). Ce bas- sin est symétrique de la synéclise de Tindouf de part et d’autre de la dorsale réguibate. Ce craton ouest africain est resté à peu près inexploré en raison d’un crédit pétrolier peu favorable. En effet, une campagne géochimique du début des années 60 dans le Tindouf n’est pas encourageante. Le Sahara central et oriental quant à lui, est assis sur un socle panafricain relativement plus jeune, qui porte deux bassins de part et d’autre d’un gigantesque accident dit du 4°50. Leurs géody- namiques sont légèrement décalées d’une dizaine de millions d’années, plus précoce à l’ouest qu’à l’est Ce n’est pas leur géodynamique qui explique le caractère gazier de la province occidentale et pétrolier de l’orientale, mais la constitution de leurs croûtes respectives, 3 fois plus radioactive à l’ouest qu’à l’est. Leur thermicité étant alors différente 90 mW/m2 à l’W contre 50 à l’E. Il en résulte, par ailleurs, que le gaz ouest saharien est particulièrement riche en Hélium, élément qui résulte de la transformation de la radioactivité alpha. Ces thermicités, excessive à l’W, presque normale à l’E a nécessité néanmoins un ré-enfouissement au Mésozoïque pour parvenir à maturation de 2 roches-mères de qualité excep- tionnelle, celle du Frasnien (Dévonien supérieur) et surtout celle du Silurien inférieur dont le taux en matière orga- nique peut atteindre 30% (Tissot 1973, Hassan 1976). Ainsi, dans ce Sahara central et oriental, plusieurs systèmes pétroliers sont constitués et expliquent la richesse pétrolière et gazière de cette province. Le piégeage est assuré par une tectonique modérée le long d’accidents anciens N-S mais remobi- lisés au Mésozoïque et donnant lieu à des anticlinaux précoces (Gassi Touil), ou des dômes larges (Hassi Messaoud : 1300 km2, Hassi Rmel : 2600 km2). La troisième province est assise sur une croûte constituée au varisque (fin du Primaire) par du métamorphisme généralisé et des granitisations mas- sives. C’est la Berbérie nord-africaine (Maroc, Algérie du Nord, Tunisie). Elle est subdivisée en plusieurs : l’Atlas saharien au sud, la méséta au centre et le Tell au Nord. Polydéformés par des phases tectoniques précoces et paroxysmales, ces domaines pré- sentent parfois de grandes complexités structurales. Son intérêt pétrolier sera discuté ci-après.

La terre algérienne, avec toutes ces étendues, recèlerait uniquement des ressources fossiles dans ces bassins de l’Est, ou les régions ouest et du nord sont-elles sous explorées, et très peu connues ? Quel est le potentiel avéré scientifi- quement des strates algériennes en hydrocarbures ?

La province du Sahara central est certes vieillissante après avoir nourri l’Algérie pendant 62 ans. D’après une interview de l’ancien P-DG de Sona- trach Abdelmadjid Attar (3 Octobre 2018 à Liberté-Algérie.com), 14 Gtep ont été découverts dont 51% sont des ressources prouvées, le reste étant classé comme ressources probables et possibles. Seuls 48% des ressources prouvées ont été produites mais les nouveaux gisements découverts sont rares et de petite taille, ce qui est conforme aux diagrammes de Vinkovetski (1979) liant effort d’explo- ration à a) nombre de découvertes, b) rendement de l’exploration et c) la taille moyenne des champs découverts. Dans les provinces hyper-matures où plus aucun gisement conventionnel n’est plus découvert, telles la Californie, le Texas et la Mer du Nord, les recherches s’orientent depuis quelques années vers des pièges particuliers qu’on appelle injectites et dus généralement à des conséquences de séismes qui liqué- fient les dépôts sableux et les injectent dans les argiles sus-jacentes sous des formes de réservoirs parfois de grande taille. Ainsi dans les Tassilis N’Ajjer, non loin de la frontière libyenne, le Mont Tellou, malheureusement aujourd’hui dégagé par l’érosion est un de ces corps sableux dont le matériel emprunté à l’Ordovicien, liquéfié par des secousses séismiques et injectés dans la roche mère silurienne aurait pu constituer un gisement majeur de 500 millions de barils s’il était resté enterré. D’autres pièges de ce type existent à coup sûr dans ce Silurien et restent à découvrir.. D’autres pièges subtils, de nouveau genre et liés à la dynamique des bassins ont également été identifiés au Sahara central et oriental (N. Kazi Tani Colloque de Ghadamès 1994 et séminaires Géoressources- Sonatrach). Ainsi les ressources pétro-gazières du Sahara ne seront pas épuisées avant longtemps pour peu que l’on y réalise une exploration intelligente et fine nécessitée par la nature de ces nou- veaux objets géologiques. L’autre pro- vince à explorer en urgence est l’Algérie du Nord, car elle peut révéler de belles surprises. En raison de sa proximité avec une limite de plaque tectonique, et outre le fait qu’elle est caractérisée par une certaine complexité structurale, on retiendra surtout qu’elle présente une grande diversité paléogéographique. Ainsi la région constantinoise montre des dispositifs pétroliers de type mexicain et, cerise sur le gâteau, on sait que le pétrole existe ici puisqu’il coule dans des indices actifs (ex. Aïn Régada). Dans le Nord sétifien des roches-mères remarquables sont reconnue par plus de 20 forages géo- chimiques et des dispositifs structuraux offrant de grands et superbes pièges. D’autres forages géochimiques réa- lisés dans l’Ouest algérien montrent des concentrations en hydrocarbures. Sur les Hauts Plateaux mésétiens des indices actifs (ex. Aïn Toricha près de Saïda) révèlent que cette zone haute collecte des hydrocarbures formés dans les bassins adjacents. Dans l’Atlas saharien oriental (Monts des Oulad Naïl) des dispositifs de type Sarir (n°1 des gisements libyens) façonnés par la phase emschérienne très présente ici, existent et méritent une exploration dès lors qu’ils jouxtent une roche- mère. Dans l’Atlas saharien occidental (Monts des Ksour), des structures en carapace de tortue, initiées par une halocinèse (mouvement du sel) précoce (vers 170 millions d’années) et où alternent des réservoirs gréseux ou carbonatés et des marnes noires probables roche-mères, pourraient être des objectifs intéressants. Par contre, le Bassin du Chélif longtemps exploré par la SN Repal qui y a implanté une cinquantaine de sondages profonds (ex. BD3, 4302 m), semble stérile car dénué de roches-mères, comme dans l’off-shore dont il n’est qu’un appendice exondé, les marnes bleues néogènes sont dénuées de matière organique et dès lors, l’effort d’exploration ne doit pas y être maintenu.

Qu’en est-il des potentialités des gisements Off-shore algériens en Mer Méditerranéenne ? Sont-elles aussi importantes que les réserves avérées dans la partie orientale de la Méditerranée ?

Il n’y a pas et n’y aura pas de gise- ments off-shores dans le Bassin algéro-provençal. Pour avoir lancé et dirigé l’Off-shore jusqu ‘en 1978, réa- lisé une sismique qui a couvert toute la Méditerranée occidentale jusqu’à Marseille, Barcelone ou la Sardaigne et implanté les 3 seuls forages réalisés dans l’espace marin algérien, je peux donc en parler avec assurance. Les enseignements des sondages, en particulier Habibas 1 (HBB1) implan- tés en off-shore profond, 1000 m de tranche d’eau sont sans ambiguïté. Alger 1 et HBB1 ont traversé la série sédimentaire néogène jusqu’au socle précambrien sur lequel elle repose. Elle ne montre aucun niveau roche- mère, les marnes recoupées sont tout à fait semblables aux marnes bleues (1, 2, 3) du Miocène inférieur-moyen, supérieur et du Pliocène du Bassin du Chélif, sans matière organique comme l’indique leur couleur bleutée, les quelques laminites millimétriques gypseuses et organiques à la base des évaporites messiniennes ne peuvent constituer des roches-mères sérieuses. Présentes dans le bassin sublittoral du Chelif ces laminites n’ont pas pour autant nourri les nombreux pièges forés dans ce bassin. Au large de l’Algérie ces laminites gypseuses ont été signalées par dragage du navire océanolo- gique GEOMEDE du Pr. L.Glangeaud (1962). Pas de roche-mères et pas de réservoirs car les farines sableuses rencontrées en minces niveaux et dues aux poussières stratosphériques sahariennes ne peuvent constituer des roches magasins. Par contre les couvertures très épaisses et très efficaces faites de marnes, argiles et évaporites sont présentes. Les pièges en dômes très larges sont également présents. Mais sans roches-mères ni réservoirs, ces formes géométriques sont sans intérêt pétrolier. Il ne faut pas confondre Méditerranée orientale et Méditerranée occidentale, la première est un vieil océan qui plonge sous les côtes grecques et turques et qui reçoit, coté sud, les sédiments collectés par le plus long fleuve du monde, le Nil qui apporte matière organique, sables et argiles pour constituer en deep sea fans un système gazier. D’ailleurs les gaz des gisements au large de l’Egypte et d’Israel (Leviathan par ex.) sont des gaz précoces théorisés par B. Kubler (1980). L’Oued Chélif ou la Sommam n’ont rien à voir avec le Nil et les allu- vions qu’ils charrient sont dérisoires. Enfin la Méditerranée occidentale est un jeune océan en voie de formation à l’arrière d’une zone de subduction située dans l’arc siculo-calabrais et déjà modélisé en 1925 par le génial géo- logue suisse Emile Argand. Et même si des gisements existaient dans cet espace marin profond de 2400 m de

bathymétrie, est-il raisonnable de les mettre en production lorsqu’on sait les risques insensés que l’on fait prendre à la nature et les investissements de l’ordre de 100 milliards US$ qu’il faut engager. Le littoral algérien et son off-shore sont soumis à des courants marins puissants dus au renouvel- lement de l’eau de la Méditerranée occidentale par celle de l’Atlantique central et surtout les risques sismiques qui peuvent déclencher des courants de turbidité qui atteignent 80 km/heure comme ceux déclenchés en 1954 par le séisme d’Orléanville (Chlef) et qui ont rompu les câbles téléphoniques sous-marins. En rompant les risers et autres installations ce serait une marée noire assurée et éternelle car impossible à contrôler. Ce serait tout à fait insensé et irresponsable.

Pourrions-nous avoir une vision d’en- semble sur les moyens techniques utilisés dans la recherche géologique dans le monde ?

Les sciences géologiques sont des dis- ciplines scientifiques très multiples car la géologie est à la croisée des sciences. A l’interface avec l’hydrologie, la cli- matologie et la biologie elle a donné la pédologie, une science des sols si essentielle à l’agronomie. Avec le règne vivant, on a la paléontologie, c’est à dire l’inventaire des organismes vivant dans le passé géologique. Avec la chimie est née en URSS au début du XXème siècle la géochimie minérale (Vernadski, Goldschmidt) et en France la géochimie organique appliquée essentiellement aux études pétrolières (Louis, Tissot). La géophysique est l’application des lois et techniques de la physique à l’étude des roches autant sur puits (diagra- phies) que sur le terrain (sismique, magnétométrie...). La planétologie ce sont les méthodes géologiques sont appliquées à l’étude des planètes. Les statistiques ont donné la géostatistique vers 1950-1960 (G.Matheron, celui qui a étudié Gara Djebilet Djebel Guetta- ra,etc.. Les recherches pétrolières et minières vont devoir recourir à moult disciplines géoscientifiques pour aller au gisement. Pour simplifier, une exploration pétrolière, on commence par la définition des paramètres pétroliers, en utilisant la télédétection ou la sismique pour la description du piège, la stratigraphie pour établir une échelle temps afin de caler les évé- nements observés et de corréler les objets géologiques, la minéralogie, la lithologie et la pétrographie pour carac- tériser les roches, la sédimentologie et l’analyse stadiale de la diagenèse pour étudier les réservoirs. On observera pas la suite leur continuité et leur pétrophysique. Les roche-mères sont qualifiées matures et quantifiées au plan de leur richesse par des analyses géochimiques organiques et Rock-éval, les modélisations structurales pour la configuration géométrique des pièges et la caractérisation des chemins ciné- matiques. Pendant la phase forage, les diagraphies sont essentielles pour étu- dier la qualité lithologique des roches traversées, les propriétés pétrophy- siques ainsi que d’autres paramètres.

En Algérie, comment qualifie- riez-vous les techniques et la techno- logie mise en place dans l’exploration géologique des hydrocarbures ? (En termes de coût et de savoir- faire)

es programmes de formation ont été organisés par la Vice-Présidence Amont de Sonatrach durant la décennie 90 et le début des années 2000. Cette opération a permis d’introduire dans le raisonnement des géologues de l’exploration pétrolière les méthodes modernes nées essentiellement à partir de 1980. Ces nouvelles méthodes géologiques devenues essentielles dans l’exploration pétrolière. Faire les choix stratégiques des nouvelles provinces à explorer, définir leurs paramètres pétroliers et évaluer leurs potentialités ont pour noms : tectonique globale, dynamique des bassins et analyse des subsidences, modélisation géochimiques et calcul des timings, sismostratigraphie et interprétations sédimentologiques des structures et textures sismiques, chro- nostratigraphie séquentielle, mesure de la variation eustatique et datations chronostratigraphiques, télédétec- tion satellitaire, MNT (modélisation numérique de terrain), modélisations structurales sur données de terrain et sur sections sismiques. Ont-elles été utilisées dans la pratique ? Sans généraliser on peut attester qu’elles ont été mises en œuvre chez certains géologues de Sonatrach. Les coûts de ces formations ont été dérisoires et méritent qu’on les renouvelle pour les générations recrutées depuis 2004. On ne peut quantifier l’apport en temps, en économie de moyens et en efficacité de ces méthodes nouvelles dans l’exercice du métier d’explorateur tant cet apport est essentiel.

Quel jugement faites-vous sur la formation des géologues et des chercheurs actuellement en Algérie ? Sont-ils bien outillés et qualifiés pour assurer les travaux d’exploration, aussi bien en terre qu’en mer ?

Vers le milieu de la décennie 70, Belaïd Abdeslam alors ministre de l’Industrie et de l’Énergie avait initié un vaste programme de formation de géologues pour les besoins des sociétés natio- nales. Cette action volontariste a permis de combler des vides quelques années plus tard sans cependant atteindre les objectifs fixés de 1000 géologues en raison d’une pénurie de candidats plus intéressés par des carrières médicales ou juridiques. Jusque-là, la qualité de la formation était satisfaisante comme en témoignent les travaux de recherches doctorales qui s’en suivirent autant en Algérie que dans les universités étran- gères qui ont accueilli ces doctorants. Par la suite, durant la décennie 90 et le début des années 2000, les Divisions Amont de la Sonatrach (Exploration, CRD, Opérations de Hassi Messaoud) conscientes que les nouvelles recrues n’étaient pas du niveau espéré avaient entrepris de combler les lacunes de leur formation universitaire et les former en entreprise ou dans les universités étrangères. Qu’en est-il aujourd’hui ? La dégradation des enseignements s’est poursuivie pour aboutir aux résultats constatés aujourd’hui et sanctionnés par le classement de Shanghai où l’université algérienne la mieux classée, celle de Sidi Bel Abbès, occupe la 2 341ème place et la moins performante, celle de Béchar la très humiliante 27 764ème place sur 28 000 !

Pensez-vous qu’il serait préférable de récupérer des gisements déjà existants que d’aller vers d’autres opérations de forage ?

Il n’y a pas de choix à faire sur le point que vous soulevez. La récupération ultime des réserves des gisements exploités par des méthodes de récupération assistée est essentielle pour ne pas dire obligatoire pour les gisements géants tel Hassi Messaoud, car ne pas l’envisager serait perdre l’équivalent d’un nouveau gisement. Mais l’un n’empêche pas l’autre et la poursuite des activités d’exploration notamment dans les frontières-zones permet d’ouvrir d’autres horizons, de définir de nouvelles provinces pétro- lières et probablement de découvrir de nouveaux géants pétro-gaziers.

Quel avenir prévoyez-vous pour la production pétrolière nationale, sur la base des données géologiques ?

Pour l’instant, la géologie étant en prin- cipe immuable par rapport à la courte échelle historique, il n’y a pas lieu d’envi- sager une révolution dans la production des hydrocarbures. Cependant, les schémas que l’on se fait de la géologie algérienne sont devenus obsolètes car on raisonne encore comme dans les années 50 alors que les révolutions géologiques introduites par la vision mobiliste de la tectonique des plaques (Le Pichon1968), la dynamique des bas- sins (Mc Kenzie 1978), la stratigraphique séquentielle (Haq, Vail et al. 1987), les modélisations géochimiques (Lopatin 1971) et structurales (Suppe, 1983), appellent à changer de référentiels et de modèles de pensée. Autrefois, la logique en géologie était ancrée sur la notion d’analogie et de comparaisons de faciès. Or l’analogie est un concept situé entre l’univoque et l’équivoque, entre la vraisemblance absolue et l’invraisemblance totale, une démarche intellectuelle tierce et de logique floue. Le faciès étant par ailleurs un autre concept basé sur « un air de famille » un aspect du terrain (Gressly 1838). Maintenant il y a nécessité de quanti- fication car elle permet les modélisa- tions mathématiques ou physiques en ancrant les phénomènes géologiques aux équations de la physique ou des mathématiques. D’« histoire naturelle », la géologie a basculé dans les sciences dures. Il ne pourra y avoir de révolution pétrolière en Algérie tant que la géologie algérienne n’aura pas été quantifiée. Le bureau d’études Géoressources s’y consacre mais la tâche est immense. Toutefois c’est la seule manière de se projeter dans l’avenir, toute autre démarche serait une sympathique « géopoésie ».

Quel avenir prévoyez-vous pour la production pétrolière mondiale, sur ces mêmes bases géologiques ?

La demande mondiale en énergie d’après les prospectivistes sera expo- nentielle dans les 30 ans à venir. Dans cet accroissement, la contribution en hydrocarbures sera soutenue, en légère progression. La question que l’on doit se poser est la suivante : est-ce que la production des champs pétroliers sera- t-elle au rendez-vous de la demande mondiale ? La réponse est positive car d’après la géochimie pétrolière, la quan- tité de matière organique disséminée dans les bassins sédimentaires est à hauteur de 1015 tonnes (10 millions de milliards de tonnes) dont 1013 tonnes (100 000 milliards de tonnes) ont été transformés en hydrocarbures (y com- pris les hydrocarbures de roche-mère dits gaz et huiles de schistes) et in fine 600 milliards de tonnes ont été confinés dans des gisements conventionnels. Dans ce bilan 150 milliards de tonnes ont été découverts et un peu plus de 50 ont été extraits. Dès lors on comprend qu’on est très loin d’avoir épuisé la res- source hydrocarbures qu’ils soient en habitat concentré (gisements conven- tionnels) ou en habitat dispersé (gaz et huile de schiste), on en a encore pour quelques 2000 siècles pour épuiser les réserves conventionnelles et non conventionnelles et 12 siècles pour les gisements conventionnels.

Les forages et exploitations opérés depuis plus d’un siècle et demi sur une grande partie des terres du globe, ont-ils eu des impacts sur la couche terrestre ?

Peu d’impact ont été observés, car la planète est incomparablement plus vaste que les petites piqûres de moustiques que l’exploitation pétrolière lui inflige et les modifications locales des pressions que cela implique. Par ailleurs, l’élasticité des roches adapte géométriquement les volumes géolo- giques concernés aux nouveaux états physiques.

En un mot, comment définiriez-vous la relation entre les pétroliers et les géologues ?

En un mot, tout géologue ne peut se targuer d’être un professionnel de l’ex- ploration pétrolière car c’est un métier très pointu qui nécessite une formation spécialisée dans des écoles spécifiques dédiées (IAP en Algérie, ENSPM-IFP en France). Un géologue généraliste ne peut faire que de la géologie générale et ne peut intervenir dans des domaines spécialisés.

 

 

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