La prétention de la mesure en économie : Que valent ses piliers fondamentaux ?

  • By Super User
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  • Posted 08 April 2019

Avec la présente chronique, je voudrais, plutôt que d’aller plus en avant et directement dans le « déboulonnement » des prétentions de statut de science, et de capacités de « mesurer » en économie ; effectuer un petit détour par une analyse des piliers-fondements de la pensée néoclassique-néolibérale. « Piliers », que je qualifie de « fondamentaux » et qui soutiennent tout l’édifice théorique de la pensée économique néoclassique – néo-libérale, ainsi que et surtout, la prétention de celle-ci au double statut de « science » et de « science qui mesure ». Il me parait donc plus adéquat de commencer par défricher les soubassements et les conséquences, de l’existence ces piliers. Ils sont passablement nombreux. Ce sont les arcs-boutants de la notion même de « système capitaliste » : depuis la dite « concurrence pure et parfaite », jusqu’à la prétendue indépendance (entre-elles) des variables indépendantes dans les équations multivariées, en passant par les postulats de « marché auto régulé », de « rareté »… ou encore de l’existence – quasi automatique – d’un « équilibre général des marchés ».

 

« Le capitalisme » : réel système existant ou « idéal type » abstrait ?

Voilà une question qui, tout au long de ma carrière d’enseignant, a plus que déstabilisé et désarçonné des générations de mes étudiants en économie-gestion. Depuis ceux de première année de licence jusqu’à ceux de doctorat. Elle consiste tout simplement à demander à la cantonade : « pensez-vous que, ici en Amérique du nord, vous vivez dans un système capitaliste ? ». En général, les regards interloqués et les mimiques amusées rivalisent immédiatement avec les ricanements incrédules. C’est alors que je me livre à un exercice de véritable « maïeutique ». Je commence par faire admettre que sans l’existence des notions – hypothèses de « concurrence pure et parfaite » et de « marché auto régulé » (la fameuse main invisible), toute idée que l’on se fait, de nos jours du capitalisme s’écroulerait. Après quoi j’enchaîne sur les conséquences les plus logiques et évidentes du fait de postuler l’existence d’une concurrence « pure et parfaite ».

À commencer par la (cauchemardesque… depuis Aristote) question de la « valeur » des biens et services. C’est à dire donc de leurs « prix », de la base de leurs « échanges », de leurs « coûts », des taux de « profits » qu’ils dégagent... Ainsi, pour ne retenir qu’un parmi les « classiques », Adam Smith lui-même, celui-ci fait déduire (je simplifie) de l’existence de la concurrence (pure et parfaite) qu’elle enjoint automatiquement à tout nouvel entrant dans un marché d’un bien ou de service donné (disons des chaussures) d’obligatoirement vendre moins cher que ses prédécesseurs si il veut s’attirer des clients. Si on pousse le raisonnement jusqu’à la situation du énième – ultime – nouveau producteur de chaussures sur un marché donné, il est évident que celui-là, n’aurait aucun autre choix que de vendre … au coûtant ! C’est-à-dire aligner le prix de vente sur le niveau du coût de production, et donc se résoudre à ne pas faire de profits.

 

Vendre au coûtant est-il synonyme de non-rémunération du « facteur » capital ?

 Nous verrons plus bas que le capital est, en fait, non seulement rémunéré même en vendant au coût, mais qu’il est rémunéré plusieurs fois et sous plusieurs formes ! Poursuivons pour l’instant avec nos marchands de chaussures. Si les fabricants précédents – avant celui qui doit vendre au coût – veulent survivre, ils n’ont d’autres choix que de, également se mettre à vendre au coût. Ce qui signifie donc que, en bout de ligne, plus personne ne devrait pouvoir dégager des profits ! Or profits il y a ! Dès lors s’impose la nécessité de chercher à comprendre ce qui ne « colle pas ». Est-ce la présupposition de concurrence pure et parfaite qui fait défaut ? Est-ce le comportement réel des « capitalistes » qui fausse le jeu ? Qu’est-ce donc qui fait qu’un mécanisme qui, en toute logique, devrait conduire à l’absence de profits, génère au contraire des profits !? Les « initiés » savent que c’est l’une des questions fondatrices qui ont poussé Marx à écrire « Le Capital » : de deux choses l’une, soit la théorie dite capitaliste ne tient pas la route, soit le fonctionnement de l’économie dans sa réalité concrète n’a rien à voir avec cette théorie qui devient alors, au mieux une idéologie, et au pire une dangereuse chimère ! On peut deviner le désarroi de mes étudiants lorsque je conclue par le constat qui s’impose : pas plus que le « communisme » qui serait issu des théories de Marx, il n’existe pas non plus de « capitalisme » issu des théories de Smith ! La concurrence pure et parfaite se mue en obstacle absolu aux profits et à ses justifications. Il n’existe en réalité qu’un système de théories dites « économiques » qui n’est, dans les faits, qu’une « description » du mode de fonctionnement des affaires humaines tel que désiré-organisé par les dominants. De « système descriptif » donc, la théorie économique néoclassique finit par s’imposer comme une « science ». Mesures sophistiquées et mathématisation outrancière à l’appui. Il n’en demeure pas moins que l’on objecte avec force que « non-profits » implique « risque du capital non rémunéré », « non investissements », « non croissance », démotivation des entrepreneurs, voire mort de l’économie.

 

Absence de profits : capital non rémunéré, non croissance et non-motivation à entreprendre ?

Voilà l’argument massue qui est brandi dès qu’il est question de discuter, sous quelque forme que ce soit, de l’existence du profit, ou de sa folie maximaliste : le profit serait « la » rémunération du capital, la compensation des « risques » qu’il prend, et « la » motivation des courageux-entrepreneurs… Or il est assez aisé de montrer que le « facteur capital » (en tant qu’acteur / facteur de production parmi les autres : travail, matières premières) se rémunère en fait plusieurs fois, le profit n’étant qu’une énième rémunération ! En tout premier lieu, le capitaliste (entrepreneur, patron…) se donne un salaire; ensuite il empoche les intérêts lorsque le capital est sous forme de passif dans le bilan de l’entreprise ; puis les amortissements sous forme d’actifs et de moyens de productions devenus gratuits ; puis les gains en capitalisation sur l’entreprise, ses actifs, ses terrains, ses installations… ; puis et enfin, en cinquième position, viendrait ce que l’on appelle profits et dividendes… déguisés sous l’appellation de « création de valeur ajoutée ». On peut compter jusque quatre à cinq façons dont le capital se rémunère, avant même de parler de profits. Voilà la réalité toute crue. Il s’agit d’un pur et simple rapport de forces : le capital s’impose comme roi et maître vis-à-vis des autres facteurs de production et se rémunère autant de fois qu’il le veut !

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