Mhidi Djebbar Directeur de l’École technique de l’IFEG de Blida : « Il faudrait désacraliser le diplôme ! »

Mhidi Djebbar Directeur de l’École technique de l’IFEG de Blida

OGB Magazine : Vous dirigez l’école technique de Blida qui est une unité de l’Institut de Formation en Électricité et Gaz (IFEG), centre de métier qui forme des techniciens dans le domaine de l’électricité et du gaz. Pouvez-vous nous parler de la particularité de cet institut par rapport aux autres centres de formation ?

Mhidi Djebbar : L’École technique de Blida appartenant à l’Institut de formation en électricité et gaz (IFEG) est une école de formation du groupe Sonelgaz faisant partie de la formation professionnelle. Notre école a comme vocation de développer les compétences, former les clients et les sous-traitants de Sonelgaz. Les formations complémentaires que nous dispensons pour les nouvelles recrues de Sonelgaz sont indispensables au regard de certains exercices comportant des risques sur la personne et sur les installations. Nous comblons des lacunes dans les formations initiales de ces personnes. Les compétences de nos élèves sont reconnues par les entreprises activant dans le secteur de l’énergie, notamment les entreprises privées et nous pouvons affirmer que nous avons plus au moins un monopole sur ce secteur.

Maintenant pourquoi une école comme la nôtre existe-t-elle au sein du groupe Sonelgaz alors qu’il y a en parallèle un secteur de la formation professionnelle qui devrait assurer la formation des techniciens dans ce secteur et dans tous les autres secteurs ? Premièrement, cette école comble une insatisfaction constatée au sujet des stagiaires qui proviennent de la formation professionnelle. La deuxièmement raison, est la spécificité des métiers de l’énergie qui doivent être assurés par des formations spécifiques et pointues. Pour acquérir des compétences dans des métiers qui sont les nôtres, à savoir, de l’électricité, du gaz et des énergies renouvelables, nous ne pouvons nous contenter d’une formation académique, car la formation dans ce domaine doit comporter des phases pratiques réelles en milieu professionnel et des gens qui ont un minimum de retour d’expérience dans ces domaines. Or, ce n’est pas le cas actuellement dans le secteur de la formation professionnelle, où l’on trouve généralement des formateurs qui viennent des universités et qui n’ont, en général, aucune expérience sur le terrain. Dans notre école, nous proposons des formateurs diplômés, possédant des expériences sur le terrain et une ingénierie pédagogique, chose qui nous permet de créer des liens avec des entreprises et des institutions.

 

Ce manque d’expérience pratique chez les formateurs de la formation professionnelle est observé uniquement dans le domaine des énergies ou touche-t-il d’autres secteurs ?

Cette situation touche actuellement et depuis les années 1991-1992, l’ensemble du secteur de la formation professionnelle. En effet, à partir de ces années, un nouveau statut de la fonction publique, relatif à la formation professionnelle, a été décrété. Ce statut exige le recrutement des formateurs sur la base de leurs diplômes sans exiger de l’expérience professionnelle sur le terrain. Avant cette date, les recrutements se faisaient sur la base des connaissances et d’expériences professionnelles avec un minimum d’académique. C’est-à-dire, l’enseignant devrait totaliser quinze années d’expérience sur le terrain dans un métier donné pour pouvoir l’enseigner, et ce, après qu’il ait suivi une formation d’une année sur des connaissances académiques et pédagogiques. Ainsi, nous avions des apprenants qui sortaient compétents et performants sur le terrain. Or, à partir du fameux décret de 1991- 1992 qui prévoie un recrutement des professeurs spécialisés sur la base d’un diplôme, d’une licence, ingéniorat ou technicien supérieur (en plus d’un piston pour beaucoup de cas) nous nous sommes retrouvés avec une génération de formateurs dépourvus de savoir-faire et de connaissances pratiques.

 

Quelles étaient les retombées de ces mesures sur les centaines de milliers d’élèves qui sortaient annuellement des centres de formation professionnelle ?

Depuis la mise en application de ce décret, nous avons commencé à observer une décadence dans ce secteur qui a beaucoup donné à l’Algérie depuis l’indépendance. Permettez-moi de rappeler ici que ce sont les diplômés de ce secteur qui ont formé de très bons artisans, de très bons électriciens, de très bons mécaniciens et de très bons techniciens dans tous les secteurs, formés au sein de centres de métier répartis sur l’ensemble du territoire national. Ce secteur de la formation professionnelle spécialisée existait bien avant l’indépendance de notre pays. Il date des années 1940. Nous avons hélas perdu des dizaines d’années de savoir-faire en se rabattant sur des politiques de l’apprentissage et une politique des chiffres : il fallait présenter des chiffres sur le nombre d’enseignants engagés et des apprenants, sans même être sûr que ces apprentis soient présents sur les lieux de l’apprentissage. Personnellement il m’arrive de ne croiser aucun stagiaire, aucun apprenti lorsque je me rends à des centres de formation professionnelle. Ces apprenants, complètement désintéressés sortent par centaines de milliers (chiffres parfois gonflés) chaque année sans qu’on puisse vérifier s’ils ont suivi leurs heures de formations. Jadis, les cours de la formation professionnelle démarraient le premier septembre et se terminaient le 28 juillet. Aujourd’hui, on voit que les élèves démarrent leurs cours en novembre, sortent en congé en décembre, puis passent leurs examens en janvier et ils valident leur semestre. C’est un désastre total ! Il n’y a plus de rigueur !

 

D’après vous, quels sont les facteurs qui ont causé autant de désintérêt chez les jeunes vis-à-vis de la formation professionnelle ?

À mon avis, les jeunes se désintéressent totalement des cours car ils constatent qu’ils n’apprennent plus rien, ajoutant à cela les conditions et les mauvaises gestions de ces centres. Car il arrive que dans un centre les équipements soient disponibles mais les formateurs ne le sont pas et inversement dans d’autres. Je constate avec regret cette situation au regard de l’investissement colossal de l’État en termes d’infrastructures et de logistique. Je pense que nous sommes le pays qui a le plus grand nombre de centres de formations au monde, avec 1 700 centres de formations professionnelles, entre annexes, centres, instituts spécialisés, etc. La capacité de ce secteur dépasse un million de stagiaires, entre l’apprentissage et le résidentiels. Cependant, dans la réalité, le nombre d’apprenants ne dépasse même pas 200 000 et si l’on s’éloigne des grands centres urbains, on trouvera des centres de formations totalement vides. J’ai vu des établissements dotés des derniers équipements et de très bons encadrements mais qui ne sont fréquentés par aucun stagiaire ! Cette configuration donne lieu à un non-respect de la pyramide de la répartition du travail à l’intérieur des pays. En effet, nous formons annuellement plus d’un million d’universitaires contre 200 000 techniciens ! La situation devrait être inversée, ce qui me fait dire que ceci pourrait constituer une bombe à retardement. C’est pour cette raison qu’il est indispensable actuellement de relancer les écoles de métiers comme la nôtre qui se chargeront de former des techniciens et des savoir-faire. J’estime qu’il faudrait que ces entreprises aient leurs propres formateurs, autrement, nous risquerons de nous retrouver avec davantage de formations académiques.

 

Vous avez évoqué la fermeture de plusieurs écoles de métiers. Quelles seraient selon vous les causes derrière ces fermetures ?

En effet, plusieurs écoles de métiers qui formaient un solide savoir-faire ont fermé, dont l’Institut algérien de pétrole de Hassi Messaoud, et ce, en dépit de la demande et des besoins énormes en la matière. Depuis la promulgation d’un décret en 1994, qui a exclu toutes les écoles appartenant aux entreprises publiques de l’agrément, nous avons vu plusieurs écoles de métiers fermer partout dans le pays, tandis que d’autres grandes écoles de métiers ont été rattachées à des entreprises ou se sont retrouvées converties en dortoirs. Face à cela, nous nous sommes retrouvés devant l’émergence des écoles privées qui dispensent des cours dix fois plus chers et qui s’avèrent beaucoup moins performantes. Notre école qui existe depuis 1949, a pu se maintenir grâce à la solidarité de Sonelgaz. Toutefois, nous faisons face à des très forts obstacles administratifs et juridiques. L’un des plus importants réside dans le fait qu’on ne puisse pas, actuellement, délivrer de diplômes à nos apprenants étant donné que nous sommes privés d’agréments. Nous ne délivrons que des qualifications qui permettent à l’apprenant d’occuper le poste auquel il sera affecté. Cette situation pourrait s’avérer gênante, voire source de blocage pour nos entreprises partenaires, car n’étant pas reconnu comme une école de formation, nous sommes assujettis à une TVA de 19% au lieu de 9%, ce qui est parfois pénalisant pour nos partenaires. Ajoutant à cela le fait que nous activons sans registre de commerce lequel ne peut être obtenu sans un agrément.

 

Quelles seraient les mesures à adopter pour relancer le savoir-faire et la formation des compétences techniques en Algérie selon vous ?

Les mesures bureaucratiques restrictives qui régissent nos activités compliquent les initiatives. Il faudrait commencer par supprimer les barrières administratives, revenir aux écoles de métiers et valoriser les compétences et le savoir. Nous sommes malheureusement passés d’une société qui regarde les compétences et les expériences à une société qui regarde les diplômes, de ce fait les entreprises se sont retrouvées contraintes à intégrer cette logique. Nous nous retrouvions dans des situations où l’agent est plus compétent que le chef, mais c’est à ce dernier - qui est plus diplômé et de facto mieux payé - que reviennent les prises de décisions. Nous sommes le seul pays au monde où il est possible d’avoir des enseignants universitaires qui n’ont jamais eu de rapport avec le monde réel du travail. Ils passent de licence au master puis au doctorat, puis ils deviennent enseignants à l’université jusqu’à leur retraite sans jamais s’être frotté à la réalité du terrain. Il faudrait désacraliser le diplôme !

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