Taib Hafsi, Professeur HEC Montréal: "La décentralisation est une source de stabilité, contrairement à ce qu'on peut penser"

Taïeb Hafsi

Professeur et chercheur en management, québécois d’origine algérienne, Taïeb Hafsi est titulaire de la chaire de management stratégique international Walter-J.-Somers à l’HEC Montréal et membre de la prestigieuse Société royale du Canada depuis 2018. Dans cet entretien, il nous explique entre autre l’importance de la décentralisation dans la gouvernance et nous livre quelques clés pour une économie performante.

 

OGB Magazine : Vous qui êtes spécialiste en management stratégique international, pourriez-vous nous parler des principales stratégies de management qui ont prouvé leur succès de par le monde ?

Taïeb Hafsi : Votre question est bien trop générale. Je vais donc répondre de manière sélective. D’abord, des choix stratégiques judicieux doivent permettre de se distinguer des autres. Quand on copie les autres, on ne peut pas réussir de manière durable. Un pays ne peut avoir qu’une stratégie très générale, une vision. Ce sont les acteurs économiques (entreprises, individus) qui ont des stratégies spécifiques. Par exemple, les grands pays industrialisés s’occupent surtout de questions financières, laissant faire les entreprises. Certains pays, comme la France ou l’Allemagne, encouragent certaines activités (haute technologie, environnement, etc.) en donnant des avantages aux entreprises qui les entreprennent. Ces activités prioritaires changent régulièrement selon le développement de la science et les rivalités internationales. En supposant que les choix stratégiques soient faits de manière judicieuse, pour les mettre en application convenablement, il faut que l’organisation marche bien. Le processus de décision dépend de beaucoup de choses, notamment de la structure, des instruments de mobilisation (exemples : culture, récompenses, formation, leadership, etc.), mais certains aspects sont plus importants au niveau national. La structure et la gouvernance sont essentielles pour les pays. Nous savons aujourd’hui que les pays qui réussissent sont décentralisés. La décentralisation est aussi source de stabilité, contrairement à ce qu’on peut penser. La gouvernance est bonne lorsqu’aucun pouvoir n’est total. Lorsque chaque pouvoir a un contre-pouvoir, l’organisation a plus de chance de réussir de manière durable. On peut bien sûr écrire des livres entiers pour répondre à votre question de manière exhaustive.

 

L’Algérie doit inéluctablement passer par une période de transition économique, qui accompagnerait une transition politique. D’autres pays dans le monde sont passés par des transitions économiques en temps critique. D’après vous, y a-t-il une expérience qui ressemble le plus à la situation économique algérienne actuelle ?

Le problème économique de l’Algérie est multiforme. Bien sûr, le plus évident est la dépendance du pétrole, mais cela n’est qu’un aspect mineur dans les difficultés du pays. Le plus important est que les instruments de création de richesse, les entreprises privées, sont dévalorisés, voire méprisés. Aussi ce qui est important est que les nations qui réussissent doivent mettre en avant des valeurs collectives et individuelles, telles que le respect du travail, la valorisation de la connaissance, notamment de l’innovation et la rationalité de la réflexion et du comportement. La liberté d’action pour les entreprises, modérée par des lois adéquates, la liberté d’action et de réussite des individus, modérée par un sens des responsabilités reconnues par les normes de comportement collectif, la clarté des objectifs et la foi dans l’avenir, le souci de la justice sociale et d’une répartition plus égalitaire des ressources, sont d’autres facteurs importants qui facilitent la transition. Les bons exemples sont nombreux mais pas parmi les pays pétroliers. Le plus éloquent est l’exemple chinois. Lorsque Mao est mort, la situation n’était pas différente de ce qu’elle est en Algérie. Vous pourriez inciter vos lecteurs à regarder les études qui ont été faites à ce sujet. Des pays moins grands, comme la Corée du Sud ou Taïwan ou la Malaisie, sont aussi des exemples qui pourraient être utiles. Nous avons réalisé des études sur tous ces pays, pour ceux qui sont vraiment intéressés. Mais encore une fois, la voie de la réussite est une recherche créative qui commence par la compréhension de la façon dont fonctionne l’économie d’un pays et par l’importance de l’entreprise.

 

Et comment l’Algérie pourrait-elle s’en inspirer ?

simples. Les personnes fournissent des efforts si elles ont des chances de réussir. Donc, moins on a de règles pour empêcher les gens de réussir et plus on a de chances de provoquer le développement économique. La liberté d’entreprendre est le facteur crucial. Ce n’est pas pour rien que l’économie la plus dynamique est celle des États- Unis. Lorsque le gouvernement chinois a démarré le processus de renouveau économique, il avait un mot d’ordre pour les gens : « enrichissez-vous ! » et du même coup, il enlevait les entraves à la liberté d’entreprendre. Au Taïwan, il y avait des règles semblables, mais le gouvernement choisit une voie différente annoncée clairement : « le pays veut baser son développement sur la petite entreprise ». Ainsi, les grandes entreprises étaient libres mais n’étaient pas encouragées comme l’étaient les PME. En Corée du Sud, le gouvernement a décidé de soutenir des « champions nationaux ». Des entreprises ont été choisies et le gouvernement les a délibérément encouragées avec comme objectifs l’innovation et l’exportation.Tout de même, pour l’Algérie, dans une présentation récente, j’argumentais que pour réussir, il faudrait :

a. Articuler une vision pour surmonter le découragement.

b. Cette vision doit être stimulante mais aussi suffisamment reliée à la réalité pour ne pas apparaître comme un rêve fantasque

1. Tenir compte de la compétition entre les grandes puissances au plan politique et géopolitique.

2. Tenir compte de la compétition économique entre nations.

3. Tenir compte des difficultés de construction du Maghreb.

4. Enfin, prendre en compte les capacités de l’Algérie et de ses chances de développer des plateformes de classe mondiale qui pourraient servir de locomotives. J’ai alors proposé la vision suivante à titre d’exemple :

• L’Algérie 2035 sera un pays développé, avec une production intérieure brute correspondant à 75% de celle de la moyenne européenne, utilisant deux plateformes de classe mondiale : l’énergie renouvelable et la logistique, avec des industries de bas de gamme technologique florissantes, des industries de haut de gamme en forte croissance et avec une agriculture moderne qui satisfait 70% des besoins alimentaires du pays. Le pays jouera un rôle de premier plan comme intermédiaire entre les économies européennes et africaines.

• Ce sera un pays méritocratique mettant l’accent sur l’éducation et la santé du citoyen moyen, valorisant la liberté d’entreprendre et l’encouragement des initiatives économiques par les entreprises et les citoyens. Ce sera un pays qui mettra l’accent sur la qualité de la vie, la protection du terroir et le bonheur du citoyen. Sur le plan organisationnel, l’économie, l’éducation et la santé seront décentralisées et sous la responsabilité des régions.

• Il arrivera en 2035 avec les ressources et l’ambition légitime de devenir l’un des pays les plus influents de la Méditerranée au plan économique.

 

Sur la base de la spécificité algérienne, quels seront les changements stratégiques de gouvernance immédiats à adopter pour assurer cette transition et pour se prémunir d’un chaos économique qui se pointe à l’horizon 2021, et ce, compte tenu de la situation politique du moment ?

Depuis des années, le professeur Mebtoul d’Oran milite pour une gouvernance de qualité en Algérie. Ses écrits sont utiles et devraient être consultés. Aussi le groupe Nabni a fait beaucoup de travaux très importants qu’il faut valoriser. En général, il faut arrêter de mépriser la connaissance et encourager les universitaires et les penseurs à apporter des contributions utiles, notamment pour le développement local. Pour rajouter quelques petites choses je dirais que la bonne gouvernance est celle où on a un équilibre entre les centres de pouvoirs. Cela est particulièrement important pour l’État. Un État mal gouverné empêche toute la nation de progresser. Concrètement, cela signifie que chacun doit rendre des comptes sur la base d’objectifs et de contrats négociés. Les maires, les walis, les responsables administratifs, les ministres, doivent tous avoir des objectifs clairs, des ressources appropriés et rendre compte de leurs résultats de manière régulière. Ils doivent être récompensés ou sanctionnés sur la base de leurs résultats, un peu comme on le fait dans les entreprises. Il faut aussi pour que ça marche qu’il y ait des mécanismes de coordination adéquats, qui permettent de résoudre les situations de conflit. En France, les « grands corps » avaient à l’originecomme mission la résolution des problèmes et la coordination entre les différentes juridictions. Finalement, un élément de gouvernance important est celui de la décentralisation. Un pays est bien trop complexe pour nos petites têtes. On ne peut pas le diriger raisonnablement à partir du sommet. Il faut diviser la tâche en donnant à ceux qui sont proches de l’action plus d’autorité et de ressources pour agir. Si je devais prendre une action immédiate, en plus d’une grande décentralisation administrative, ce serait enlever toutes les entraves à la liberté d’entreprendre et encourager les entrepreneurs à s’enrichir en exportant. L’autre volet important est celui de l’entraide sociale. J’encouragerais par la fiscalité les dons destinés aux communautés et à leur bien-être. Je ferais faire par chaque région ou wilaya, un état des personnes en difficulté économique et, sur cette base, je leur donnerais un supplément de revenus destiné à couvrir l’achat d’énergie (électricité, essence) et de produits alimentaires de base (semoule, sucre, etc.) au prix international. Au même moment, le prix de l’énergie et des produits de base seraient augmentés au niveau international. Ces actions permettront à terme au citoyen de consommer intelligemment mais aussi de libérer l’économie, ce qui aboutirait plus tard à rendre le dinar convertible.

 

Comment les institutions gouvernementales pourraient se développer pour accompagner au mieux, une transition économique réussie ?

Les institutions ne sont pas les organisations étatiques. Celles-ci sont chargées de l’application des instructions. Ces dernières sont d’abord les règles du jeu économique et social. Pour l’économie, elles comprennent les lois et règlements qui régissent l’économie, les normes de comportement et les connaissances, la culture économique. On a trop de règles qui sont surtout utilisées pour freiner les initiatives des entreprises, sous prétexte de protéger la nation ou la probité des activités. Les normes de comportement, les connaissances et la culture économique sont toutes très faibles. Il faut des programmes considérables de promotion de la pensée économique qui passeraient dans tous les médias. Il faut enseigner l’économie à l’école, dès le primaire. Puis encourager l’entrepreneuriat dans tous les domaines, économique, social et même politique. On ne peut faire cela rapidement. Il faut accepter que tout cela prenne du temps et faire en sorte que le travail sur les institutions soit considéré comme la priorité absolue de la nation. Là aussi, Nabni a fait un super travail que je vous recommande de prendre en compte.

 

Vous êtes également spécialiste des stratégies des entreprises. L’Algérie a instauré à partir de l’année 2015, une politique de diversification de la production nationale et de l’exportation, avec une priorité donnée aux exportations vers le continent africain. Selon vous, comment pourraient se développer les entreprises nationales pour être performantes et concurrentielles à l’échelle continentale ?

J’ai déjà mentionné une règle importante pour les entreprises. On ne réussit pas en imitant seulement les autres. Il faut toujours tenter de se démarquer, de se différencier. L’Afrique est probablement le destin de l’Algérie. Les entreprises algériennes ont perdu 50 ans dans leurs rapports avec les marchés africains, à cause des freins institutionnels. Aujourd’hui, mon impression est que nous parlons de l’Afrique parce que nous craignons le dynamisme de nos voisins marocains et tunisiens sur le continent. À mon avis, l’ambition doit être de devenir compétitif à l’échelle internationale. L’Algérie peut avoir une place importance en Europe et doit conquérir sa juste place en Afrique. Pour cela, il faut que les entreprises soient aidées, encouragées à utiliser les méthodes et les techniques du management moderne. Elles doivent s’appuyer sur des personnels ambitieux et bien formés. Cela suppose que les personnels soient respectés et valorisés, que la formation managériale se généralise et que les dirigeants des entreprises euxmêmes soient constamment éduqués pour jouer leurs rôles de bâtisseurs. Alors, les entreprises pourront partir à la conquête du monde.

 

Quels mécanismes devraient selon vous adopter les autorités algériennes pour améliorer la relation entre les institutions publiques et les entreprises privées ?

qu’il faut libérer. Le mieux qu’on puisse faire est de réduire le nombre de règles, permettre à l’entreprise de prendre son envol sans entrave. C’est à la fois une action à court terme et à long terme. À court terme, agir pour orienter l’action douanière en faveur de l’exportation et de la production nationale. Par exemple, les dirigeants des douanes pourraient être récompensés ou punis non pas en fonction du nombre de malversations qu’ils découvrent, mais de la rapidité des opérations pour les entreprises. Nous perdons beaucoup plus d’argent à vouloir attraper les tricheurs, en bloquant tout le monde. Nous en gagnerions beaucoup plus si on focalisait sur l’aide aux bonnes entreprises. J’ai cité la douane parce que c’est plus visible, mais tous les gestionnaires de règles devraient être jugés sur leurs capacités à simplifier le travail des opérateurs économiques. À plus long terme, on peut faire un travail fin d’identification des entreprises qui seraient nos gazelles, nos champions, celles qui ont le potentiel pour une forte croissance et une grande compétitivité. Ces entreprises ont besoin d’être accompagnées. Cela demande une infrastructure administrative internationale, dans laquelle les consulats et les ambassades seraient des noeuds cruciaux, mais avec des personnels économiquement compétents et dynamiques.

 

Quels sont les secteurs qui mériteraient d’être encouragés en priorité pour dynamiser l’économie nationale ?

Dans la réponse à la deuxième question, j’avais commencé à suggérer des domaines intéressants. On peut penser que l’Algérie pourrait s’appuyer sur deux plateformes de classe mondiale, l’énergie renouvelable et la logistique. Notre taille et notre patrimoine géographique pointent dans cette direction. Nous devrions aussi donner de l’importance à l’industrie de bas de gamme technologique, d’abord parce que cela réduirait nos importations, aussi parce qu’elle est créatrice d’emploi. Le haut de gamme technologique est essentiel au plan stratégique. De plus, il est attirant pour nos jeunes. Donc on doit l’encourager aussi. Finalement, notre destin a toujours été agricole. Il nous faut renforcer la formation des agriculteurs, leur donner les moyens de s’enrichir en développant nos récoltes au plan quantitatif et qualitatif. Il y a déjà eu des exemples remarquables en la matière dans la tomate industrielle par exemple. Ces domaines sont ceux qui permettent l’exportation et de trouver notre place sur l’échiquier international. Mais ceci ne peut se faire que si on renforce notre infrastructure médicale et éducative. Cela ne peut se faire par le secteur public seul. Il faut là aussi libérer beaucoup plus et cela peut nous amener à développer des savoir-faire en bienêtre social qui seraient précieux dans la compétitivité sur les marchés africains.

 

Assurer une transition économique nationale en deux années est-il possible ?

Il ne faut pas faire croire que le développement économique est seulement une question de choix. Il faut construire des institutions amicales pour l’économie. Cela signifie qu’il faut changer d’état d’esprit, tout en changeant les lois et règlements et leur application. C’est facile d’acheter des logiciels et cela peut aider, mais pour amener les personnes à l’adoption d’un état d’esprit compétitif et dynamique, cela prendra au moins une génération, si nous commençons maintenant. Pour les deux prochaines années, il faut surtout sauver les meubles en évitant de se retrouver en cessation de paiements et se préparer à une transformation courageuse, en commençant par libérer l’entreprise.

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