Rachat des actifs d’Anadarko par Total : Quelle marge de manœuvre pour l’Algérie ?

L’annonce par Total d’un prochain accord engageant avec Occidental en vue de l’acquisition des actifs d’Anadarko en Afrique, dont des blocs en Algérie, pour un montant de 8,8 milliards de dollars, a crée une véritable onde de choc. N’ayant pas anticipé les possibles résultats de la cession acquisition annoncée initialement entre Anadarko et Chevron – supplée depuis par Occidental – Sonatrach et les autorités publiques se retrouvent face à une situation de fait accompli, sans qu’une issue au conflit qui pourrait en découler se profile. Le français Total est propulsé, suite à l’accord conclu – en parallèle de la transaction principale, entre Anadarko et Occidental – au premier rang des compagnies opérant en Algérie, sans l’aval préalable du gouvernement algérien. Le groupe français pourrait ainsi – au cas où l’accord se confirme- détenir les blocks 404a et 208 avec une participation de 24,5% dans le bassin du Berkine (champs d’Hassi Berkine, Ourhoud et El Merk) dans lesquels Total détient déjà 12,25%. Il est à savoir qu’en 2018, comme le mentionne Total dans un communiqué annonçant la transaction, la production de ces champs a été de 320 kbep/j de pétrole. Au cas où la transaction se concrétise officiellement, quelles seraient les marges de manœuvre de Sonatrach pour tenter de reprendre l’initiative dans cette affaire ? Le droit de préemption évoqué dans une première réaction à chaud par le ministre de l’énergie, suite à la publication de l’information de cession, peut il être envisagé ? Le ministre qui a évoqué ensuite un possible compromis avec Total et a reçu à cet effet, le patron du groupe français en audience, a-t-il trouvé depuis, un terrain d’entente avec Total et une solution qui n’hypothèque pas les intérêts de Sonatrach ? Aucune piste n’a été encore évoquée officiellement, alors que la finalisation de la transaction entre Occidental et Total devrait avoir lieu en 2020. La conclusion définitive du contrat « est conditionnée à la signature et à la finalisation de l’acquisition envisagée de Anadarko par Occidental ainsi qu’à l’approbation par les autorités compétentes. » Selon Total. Interrogé sur la transaction en cours et ses répercussions en Algérie, ainsi que les possibles scénarios envisagés, dont le possible recours au droit de préemption, l’expert Nazim Zouioueche, estime que «la première question à se poser est, est-ce que la transaction se fera ? » Pour l’ancien PDG de Sonatrach « rien n’est encore sûr, surtout depuis le recours à la justice annoncé par le milliardaire américain Carl Icahn contre Occidental Petroleum. Carl Icahn affirme en effet, que la compagnie pétrolière avait déboursé trop d’argent pour acquérir Anadarko Petroleum, ce qui n’exclut pas un retour de Chevron ! » L’investisseur américain détient 1,6 milliard de dollars d’actions d’Occidental Petroleum, soit 4 % des parts de la compagnie. Il a déposé plainte contre « Oxy » jugeant l’offre de rachat d’Ana-darko largement surévaluée.

 

Le droit de préemption avantageux pour l’Algérie ?

Par ailleurs, note M. Zouioueche « nous ne savons rien sur la forme juridique de la transaction : sur actifs ou sur sociétés. » De ce fait, ajoute l’expert, « le recours au droit de préemption ne sera pas aisé dans les deux cas, et surtout en cas de tran-saction sur sociétés. » Autre question, ajoute notre interlocuteur, « au cas où tous les obstacles sont surmontés : a-t-on intérêt à exercer notre droit de préemption? Nous avons par le passé enregistré de nombreuses transactions de ce genre comme le rachat de Arco, le changement de management de Cepsa, ou bien le rachat de Amoco pour ne citer que ces cas. Donc, nous devons raisonner à froid et nous assurer que le recours à la préemption est la meilleure solution pour Sonatrach et l’Algérie. N’oublions pas qu’il faudrait une somme d’argent importante, alors que nos finances ne sont pas au mieux en ce moment. », ajoute M. Zouioueche qui souligne en outre qu’« il n’y a pas de solution qui serait à l’avantage de l’Algérie à privilégier dans la phase actuelle des négociations.» Pris au dépourvu par l’annonce du rachat par Total des actifs détenus par Anadarko en Algérie, le gouvernement tente actuellement de trouver la parade. Après avoir annoncé un possible recours au droit de préemption, puis la recherche d’un éventuel compromis, le ministre de l’énergie a reçu le patron de Total en audience, sans que le communiqué ayant sanctionné la rencontre n’ait apporté de réponse claire aux questionnements sur l’issue de cette affaire. Le communiqué plutôt laconique évoque seulement « la volonté indéfectible des deux groupes économiques Sonatrach et Total de préserver leurs intérêts communs et d’œuvrer à développer un partenariat pragmatique qui créé de la valeur pour les deux parties sur le moyen et long termes ». En outre, selon le communiqué, «les parties ont passé en revue les relations entre le groupe Total et le groupe Sonatrach, notamment dans les domaines gaziers ainsi que les perspectives de collaboration entre les deux groupes dans des projets à grande valeur ajoutée en Algérie et à l’étranger, a précisé le ministère de l’Energie dans un communiqué.

 

Pouyanné confiant quand à un accord  avec Sonatrach

En fait rien de concret n’a vraiment filtré à propos du contenu des discus-sions sur la transaction à proprement parlé. Le ministre de l’énergie Mohamed Arkab, avait pourtant, le 27 mai 2019, assuré à propos de l’achat par Total des actifs d’Anadarko en Algérie que Sonatrach « cherchera le bon compromis pour l’intérêt du pays et lui permettre de se développer davantage ». Il ajoutera en outre que Sonatrach « n’a reçu aucune confirmation de la part d’Anadarko sur cette transaction avec Total ». Il assurera qu’en cas de confirmation « nous interviendrons en temps voulu et nous userons de tous les moyens juridiques pour préserver l’intérêt de Sonatrach et celui de l’Algérie en général », a estimé le ministre. Pour sa part, le PDG de Total, Patrick Pouyanné s’est dit confiant selon l’AFP, de trouver un accord avec les autorités algériennes. « Il ne faut pas s’inquiéter outre mesure » de la situation en Algérie, a répondu Patrick Pouyanné à un actionnaire qui l’interrogeait sur ce point. « Il est normal que les autorités de chaque pays producteur souhaitent avoir un dialogue avec leurs principaux partenaires, Total est un partenaire de l’Algérie et donc c’est dans ce cadre là que nous allons avoir ce dialogue très prochainement avec les autorités », a-t-il expliqué. Pour en revenir à l’origine du conflit qui se profile avec Total au cas où aucun compromis n’ait trouvé, il faut savoir que Chevron avait conclu, le 12 avril, un accord en vue d’acheter Anadarko pour environ 33 milliards de dollars, Chevron a renoncé ensuite à relever son offre pour Anadarko, ce qui a poussé Occidental à renchérir sur l’offre de Chevron, le 24 avril, en proposant 38 milliards de dollars. Selon l’agence Dow Jones, Occidental a modifié son offre sur Anadarko en augmentant la composante en numé-raire et en supprimant toute exigence de vote des actionnaires. Suite à cet accord Occidental a conclu en parallèle un pré accord en vue de la reprise par Total des actifs africains d’Anadarko pour 8,8 milliards de dollars. Une tran-saction conditionnée selon un communiqué de Total, par la signature et la finalisation de l’acquisition envisagée d’Anadarko par Occidental « Si elle se réalise, l’acquisition d’Anadarko par Occidental (…) nous deviendrions opérateurs d’actifs pétroliers majeurs en Algérie dans lesquels nous sommes déjà partenaires.

Nous pourrions également créer de la valeur en ajoutant des ventes à notre portefeuille GNL en croissance, dans un marché du GNL sur lequel nous sommes déjà le deuxième acteur privé. Nous avons démontré le succès de cette stratégie lors de l’acquisition récente de Maersk Oil » a commenté Patrick Pouyanné, Président-directeur général de Total. Les acquisitions concerneraient plusieurs actifs en Algérie, comme mentionné plus haut, mais aussi des actifs au Ghana : des participations de 27% dans le champ de Jubilee et 19% dans les champs de TEN, des participations au Mozambique avec 26,5%, opérateur de l’Area 1 sur laquelle un projet LNG de 12,8 Mt par an est largement dérisqué et proche de la décision finale d’investissement. L’Area 1 contient plus de 60 Tcf de ressources de gaz dont 18 Tcf seront valorisés au travers de deux premiers trains de GNL dont le démarrage est attendu en 2024. Le contrat concerne aussi des actifs en Afrique du Sud avec des licences d’exploration proches de Brulpadda, découverte réalisée récemment par Total. L’ensemble de ces actifs représente selon Total environ 1,2 milliards de barils de réserves prouvées et probables, dont 70% de gaz, ainsi que 2 milliards de barils de ressources long terme de gaz naturel au Mozambique. La production en quote-part était de 96 kbep/j en 2018 et devrait croître à environ 160 kbep/j d’ici 2025. Malgré l’investissement à venir dans Mozambique LNG, cette acquisition générerait selon Total un cash-flow net positif dès 2020 même pour un prix du baril inférieur à 50 $/b de Brent, et plus de 1 milliard de dollars par an de cash-flow net à partir de 2025 après le démarrage de Mozambique LNG.

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