Camille Sari, spécialiste des économies africaines et maghrébines/ « Les écologistes et les socio-démocrates ont une approche plus ouverte »

Economiste, Camille Sari est président de l’Institut Euro Maghrébin d’études et de prospectives, spécialiste de la finance internationale et des économies africaines et maghrébines et candidat aux élections européennes de mai 2019. Il revient sur ces élections et nous livre son point de vu sur l’existence ou non de conséquences les échanges économiques entre l’EU et le reste du monde, notamment l’Afrique.

 

OGB Magazine : Lors des élections européennes de mai dernier, des figures de l’extrême droite sont arrivées en tête en France, en Italie et au Royaume Uni. Ces élections ont également connu une grande percée de l’extrême droite dans plusieurs pays tel que l’Allemagne, la Hongrie, la Pologne, la République Tchèque et Chypre. Vous avez participé à ces élections sous la bannière de l’UDLEF (l’Union démocratique pour la liberté, égalité, fraternité), comment expli-quez-vous cette montée de l’extrême droite ?

Camille Sari : En effet, nous avons assisté à une élection des partis de l’extrême droite dans plusieurs pays européens, sans qu’il y ait toutefois de raz de marée de ces partis comme attendu par les sondages. La victoire de l’extrême droite était prévue et attendue au regard de l’arrivée de Marine Le Pen (Rassemblement national, ex-Front national), deuxième lors des dernières élections présidentielles en France, de l’émergence d’un gouvernement de l’extrême droite en Italie, (Ligue du Nord de Matteo Salvini), ainsi que la poussée du parti de L’AFD (Alternative pour l’Allemagne) en Allemagne. Plusieurs facteurs expliquent ce fort positionnement des partis de l’extrême droite en Europe, dont les conséquences de la mondialisation et de la crise économique qui a marginalisé et fragilisé plusieurs couches sociales européennes, et l’arrivée massive des migrants notamment depuis la façade maritime sud de l’Europe ce qui a suscité nombreux débats sur tous les plans. Ces principaux facteurs étaient les plus utilisés lors des débats ayant précédé les élections européennes.

 

Sur le plan économique, comment ces résultats pourraient-ils changer les rapports de l’Europe avec le reste du monde. Allons-nous assister à la mise en place de dispositifs particuliers dans les échanges commerciaux et les politiques d’investissement de l’Europe et le reste du monde ?

Avant de répondre à cette question, il conviendrait de préciser que nous avons certes assisté à une grande progression de l’extrême droite sans pour autant qu’il y ait un raz de marée dans les voix données aux partis de l’extrême droite. Le raz de marée a été observé plutôt au niveau des partis écologistes qui ont percé dans pratiquement tous les pays du continent. Ainsi et si l’on observe bien le futur parlement, nous noterons qu’il n’y a pas eu de chamboulement majeur dans sa composante. Ainsi, les deux grandes coalitions au sein du Parlement européen, les conservateurs, sous la bannière du parti populaire européen, et les partis de droites, et de l’autre côté, une grande coalition des socio démocrates. Cette fois-ci, ces coalitions n’ont pas obtenu la majorité des voix, mais demeurent fortement présentes. Pour revenir à votre question, je devrais rappeler ici que les lois concernant les thématiques économiques sont en général votées suite à des accords des composantes du parlement et diffèrent d’un secteur à l’autre. Par exemple, on pourrait observer une coalition entre des centristes et des composantes écologistes contre une coalition de conservateurs et de socio démocrates sur des projets de loi relatifs aux politiques industrielle, écologique, migratoire ou autre. C’est ainsi que des blocs se composent en fonction des thèmes et des enjeux. À l’heure actuelle, l’extrême droite n’est pas réellement inquiétante mais elle pourrait le devenir lors des prochaines élections. D’ailleurs, l’ancien président français, François Hollande, avait dit un jour qu’il n’est pas exclu qu’un jour il y ait un président d’extrême droite. Ces partis extrémistes continuent de gagner du terrain partout sur le continent.

 

Donc nous ne sommes pas à la veille de mise en place de politiques protectionnistes ?

Non pas du tout, on ne pourrait pas s’attendre à un changement des politiques économiques et commerciales. Même si on arrive un jour à une politique qui s’apparenterait à du protectionnisme, ce serait en réalité des politiques susceptibles d’assurer la protection de certains intérêts. On pourrait s’attendre par exemple à la légifération de lois visant la protection des intérêts de certaines entreprises européennes et principale-ment vis-à-vis de la Chine, car ceux qui sont le plus agressifs économiquement, ce sont les entreprises chinoises. Ces dernières sont en train d’acquérir certains ports européens et ont les moyens de racheter les plus grandes entreprises européennes, notamment dans le cadre de leur gigantesque projet de la Nouvelle Route de la Soie. Leurs tentatives de rachats de ports en Grèce et en Italie doivent avoir l’approbation de l’ensemble des pays de l’Union Européenne. Il y aura donc certainement des politiques protectionnistes dans ce sens. Pour ce qui est du commerce extérieur, j’éloignerais la possibilité de mise en place de dispositifs de rétorsion qui réduiraient les échanges commerciaux. Ceci s’explique par le fait que l’Allemagne constitue l’un des trois plus grands exportateurs du monde derrière la Chine et les États Unis. Ils ne pourraient donc pas adopter ces mesures de rétorsion qui seraient au détriment de leurs influences économiques et au profit des exportations chinoises.

 

Qu’en est-il des échanges commer-ciaux entre l’Union européenne et le Maghreb ?

Il me semble que les accords économiques entre l’Union européenne et les autres régions du monde dont l’Afrique et les pays du Maghreb ne seront pas touchés, bien au contraire. J’estime que la diaspora africaine et maghrébine doit construire davantage de blocs d’échanges, car l’Europe du XXIe siècle devrait s’ouvrir davantage et contribuer au développement de l’Afrique. À ce sujet, il conviendrait de souligner que les écologistes et les socio démocrates au sein du Parlement européen ont une approche plus ouverte.

 

La Commission de l’Union africaine (UA) a annoncé que l’accord portant création de la Zone de libre-échange continentale (ZLEC) africaine allait entrer en vigueur le 30 mai. Comment pourrions-nous imaginer la nature des échanges entre l’Afrique et l’UE après le lancement de cette ZLEC maintes fois reportée et tant attendue ?

Cette ZLEC qui n’est pour l’heure pas adoptée par tous les pays devrait renforcer les échanges intrapays africains. Son but initial est la mise de jalons pour la promotion du commerce et de l’économie des pays membre pour le renforcement de l’intégration économique continentale. Donc, le lancement de cette ZLEC doit être une occasion pour mettre l’accent sur la production locale, et profiter pour promouvoir la commercialisation de cette production locale. Bien que les échanges entre les pays africains et l’UE se poursuivent en vertus des accords signés entre ces entités, j’insisterais sur le fait que cette zone de libres-échanges ne doit aucunement être une occasion pour déverser et faciliter davantage de produits chinois et européens en Afrique.

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