La troisième bataille de Tripoli : Enjeux politico-sécuritaires et spoliation des richesses

Si les parties belligérantes n’arrivent toujours pas à résoudre les fondamentaux de la crise libyenne, par notamment les machinations des intervenants étrangers, le brut libyen se brade entre parties occultes, entreprises et même États. L’ONU qui a sanctionné les parties responsables de trafic des hydrocarbures, affiche par le biais de son envoyé spécial, Ghassan Salamé, son impuissance dans la gestion de la crise politique et sécuritaire.

 

l’heure où nous rédigeons ces lignes, la troisième bataille de Tripoli, qui n’est pourtant pas reconnue comme telle, se poursuit aux alentours de la capitale libyenne et dans sa banlieue sud. Le chef de l’armée libyenne de l’est, Khalifa Haftar, attaque depuis le 6 juin l’aéroport de Tripoli et mène des raids sporadiques sur les quartiers sud de la capitale, faute de pouvoir s’emparer de la ville, lui qui a promis le 4 avril dernier, soit il y a tout juste deux mois, d’envahir la capitale en l’espace de 48 heures. Haftar s’est dirigé vers l’ouest pour « pacifier le pays et désarmer les milices » sur lesquelles « s’adosse » le gouvernement d’Entente nationale installé en mars 2016 à Tunis, à l’issue des négociations menées sous l’égide des Nations unie et dirigé depuis par Fayez Al Saraj. Huit ans après la chute du régime de Mouamar Al Qadafi et cinq ans après le début de la crise institutionnelle en juin 2014, (date des élections législatives non reconnues par les partis islamistes dominants de Tripoli d’alors, poussant les élus à se déplacer vers la ville de Tobrouk dans l’Est), le pouvoir décisionnel se scinde en deux entités qui rassemblent chacune plusieurs sous entités, soutenues militairement et diplomatiquement par des forces étrangères. Avril 2019, le Parlement de Tobrouk s’installe à Benghazi, la deuxième ville du pays, après la libération de cette dernière des milices qui y étaient installées depuis 2011. En ce début de mois de juin, soit tout juste cinq ans après le début de cette crise institutionnelle, les fondamentaux des désaccords, à savoir le désarmement des milices exigé par Khalifa Haftar (entré sur la scène de guerre en 2014 en soutient au Parlement de Tobrouk), et la non-reconnaissance de l’autorité miliaire et du rôle de Khalifa Haftar par le gouvernement de Tripoli, bloquent tout débat et compromis.

 

Les armes continuent d’être acheminées vers le pays

Cette dernière bataille de Tripoli qui a fait selon un bilan provisoire de l’Organisa-tion mondiale de la santé (OMS) plus de 600 morts et 3 200 blessés, a non seulement sanctionné tous les accords de cessez-le-feu et les récentes initiatives onusiennes, française, égyptienne et italienne, mais encore, elles inscrivent un nouvel épisode dans cette guerre d’influence des pays du Golfe, de l’Otan et de la Turquie. Longtemps occultée, la question du transfert d’armes depuis la Turquie et le Qatar au profit des milices tripolitaines dont le nombre et les dénominations change au gré des enjeux, ne relève plus du secret. Après plusieurs années de soupçons révélés par la presse, c’est le chef du gouvernement d’Entente nationale de Tripoli, Fayez Al Saraj, en personne qui publie le 18 mai dernier, des photos de quelques dizaines de blindés turcs en débarqués au port de Tripoli. Concomitamment à cela, le secrétaire général des Nations unies, Antonio Guterres, alerte contre la prolifération des armes dans un terrain hautement insécurisé. Déjà, dès les premières heures de la guerre libyenne, il y avait plus de 60 millions d’armes entre les mains des groupes armés. Lors des deux dernières années, plusieurs cargaisons d’armes en provenance de la Turquie ont été interceptées au large de Tripoli, de Misrata et de Khoms (est de Tripoli). De l’autre côté, et en dépit de l’appui politique, diplomatique et logistique de l’Égypte, des Émirats Arabes Unies, de la France, des États Unis et de la Russie entre autres, le maréchal Khalifa Haftar (nommée en mars 2015, Chef de l’armée libyenne par le Parlement de Tobrouk), ne parvient toujours pas à pénétrer Tripoli. Cette dernière, au-delà de l’imbroglio de ses milices, voit s’in-troduire des terroristes d’Al Qaida venus de la Syrie suite à la bataille d’Idleb, révèle l’agence russe Sputnik. Cette crise ne présage aucun dénoue-ment au regard de l’émissaire onusien pour la Libye, Ghassan Salamé, qui a déclaré, dans une interview accordée le 29 mai à la chaîne française France 24, que le pays est devant « une guerre civile, longue sanglante et une division permanente de la Libye ». De son côté le commissaire Paix et Sécurité de l’Union Africaine l’Algérien, Smail Chergui, avait annoncé le 29 mai sur les ondes de la radio française RFI, que « la situation en Libye se caractérisait par une crise de basse intensité. Mais je crois que ce qui se passe depuis le 4 avril, et surtout le ravitaillement des deux protagonistes par des armements modernes ou nombreux, évidemment cela nous pousse à requalifier cette situation pour effectivement considérer que la Libye est en train de glisser vers une véritable guerre civile, qui sera longue et coûteuse en vies humaines et également en déstabilisation pour toute la région, en particulier le Sahel ».

 

Le tournant de la Maison Blanche

À ces acteurs suscités, il conviendrait d’observer le développement des rap-ports entre les puissances occidentales et les forces rivales sur le terrain et de revenir sur les échanges des attaques entre la France et l’Italie depuis la moitié de l’année 2018 au sujet de la Libye, qui avaient conduit au rappel de l’ambassadeur français par l’Élysée en février dernier. La France qui a orchestré l’intervention de l’Otan contre le régime de l’ancien président libyen, Moamar Al Qadafi, s’est vue mise de côté par l’Italie dans cette guerre d’influence, et ce, depuis que Donald Trump a donné son feu vert au premier ministre italien, Giuseppe Conte, sur la gestion du dossier libyen, lors de la rencontre qui a eu lieu le 30 juillet dernier, à la Maison Blanche (Washing-ton). « Donald Trump avait alors donné libre voie à Conte dans des questions cruciales, à savoir, le dossier libyen et la question migratoire », rapporta alors l’agence italienne ANSA. Selon le président américain, l’Italie assumerait un rôle de « référence en Europe pour la Libye » et un interlocuteur privilégié des États-Unis. Le locataire de la maison blanche avait ainsi tranché sur cette querelle de leadership entre Paris et Rome sur la Libye, observée lors des derniers mois suite au refus de Conte d’accueillir deux bateaux humanitaires l’Aquarius et Lifline transportant respectivement 629 et 239 migrants. Rome avait même appuyé la proposition européenne d’installation de centre d’accueil de migrants en dehors des pays de l’Union Européenne. Conte – nommé en mai 2018, président du Conseil des ministres par la coalition d’extrême droite (Ligue du Nord et Mouvement 5 étoiles) – revint de Washington non seulement avec un appui ouvert et explicite sur la Libye, mais encore, il réussit à obtenir « l’accord » de Trump sur l’organisation de la Conférence internationale pour explorer les moyens de stabiliser la Libye. Trump qui se disait « admiratif de politique migratoire italienne » décida même de mettre en place une « unité de contrôle » américano-italienne en Méditerranée, pour « élargir les efforts communs de lutte contre le terrorisme, accroître la sécurité, gérer les flux migratoires et surtout coopérer sur la question Libyenne ». Ainsi le gouvernement italien s’empresse d’organiser en novembre dernier la Conférence de Palerme qui n’était finalement qu’une conférence de plus dans ce feuilleton de batailles qui se suivent et se ressemblent dans leurs composantes et enjeux et qui gagnent en intensité. Pour l’heure, les deux camps refusent de négocier un cessez-le-feu, parce qu’ils « considèrent tous deux cette guerre comme une lutte existentielle », dit un analyste de l’Inter-national Crisis group (ICG), dans une interview accordée début juin à l’AFP. Une lutte éprouvante pour la population au rythme des batailles de contrôle des installations pétrolières, des ports et des aéroports, entre autres.

 

L’Onu sanctionne l’Italie pour trafic du brut libyen

Les installations pétrolières ont toujours constitué un théâtre de combats entre tous les éléments armés de Libye. Avant 2011, la Libye produisait 1,6 million de barils par jour. La production est tombée jusqu’à 800 000 b/j en 2016/2017, avant de remonter et s’établir à 1,2 million de b/j en 2018, puis 1,3 million de barils/j depuis le début 2019. Toutefois cela reste sans incidence sur le marché pétrolier. Ce dernier qui a perdu plus de 13% de sa valeur depuis le début de cette année, risque de chuter davantage si l’accord de Vienne sur la réduction de l’offre excédentaire mondiale à raison de 1,5 million de barils par jour n’est pas reconduit. Dans le cas échéant, le baril de Brent pourrait redescendre à 30 dollars, prévoit le ministre russe de l’Énergie, Alexander Novak. Ainsi, et selon plusieurs analystes, le 1,3 mil-lion de barils par jour libyen ne pourra produire aucun impact sur l’évolution des cours. Toutefois, cette production énergé-tique libyenne est considérablement confrontée au problème de trafic illégal, voire, de spoliation. En réalité, la vente illégale du pétrole libyen est un problème qui date du début 2018, pendant les affrontements autour des principaux gisements pétro-gaziers du pays, à savoir, le Croissant pétrolier dans le nord et le champ de Cherrara dans le Sud. Des pays à l’instar de l’Italie ancienne puissance coloniale ont été sanctionnés par l’Organisation des Nations unis à côté d’autres entités, pour achat illégal du pétrole libyen. Ce trafic du brut libyen profite de la conjoncture actuelle pour se relancer. C’est ce qu’a affirmé le 5 juin, le patron de la société publique libyenne du pétrole (NOC), Mustapha Sanalla, en accusant une société (établie dans l’est du pays) de tentative de vente illégale du brut libyen. Senalla a affirmé que son entreprise détient des preuves sur des opérations illégales de ventre des hydrocarbures menées par une entreprise et des personnalités de la Chambre des Représentants du Peuple du Gouvernement de Tobrouk- Ben-ghazi. Ces preuves ont été soumises au Comité de Sanction de l’ONU, selon la même source.

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