Prédominance chinoise dans la production de terres rares : La transition énergétique pourrait dépendre de la Chine

Le 4 juin 2019, les États-Unis ont dévoilé un plan stratégique pour garantir l’approvisionnement de leur industrie en minéraux stratégiques et notamment en terres rares qui entrent dans la fabrication de presque tous les équipements électroniques et pour lesquelles la Chine, qui domine la production mondiale, a menacé d’y restreindre l’accès. Les terres rares sont indispensables à la majeure partie de l’industrie moderne. Le secrétaire américain au commerce, Wilbur Ross a déclaré, en marge de la publication de la stratégie américaine sur les minéraux stratégiques, que « Ces minéraux critiques sont souvent ignorés, mais sans eux la vie moderne serait impossible […] le gouvernement fédéral prend des mesures sans précédent pour s’assurer que les États-Unis ne seront pas coupés de ces matériaux vitaux ». La menace que font planer les autorités chinoises sur l’accès aux terres rares fait suite à l’exacerbation des tensions commerciales entre la Chine et les États-Unis, mais aussi en guise de représailles aux sanctions imposées, par les États-Unis, au géant chinois des télécommunications Huawei. Restreindre l’accès aux terres rares est devenu pour la Chine, notamment depuis les années 2000, un formidable moyen de pression sur ses partenaires commerciaux et économiques.

L’interruption en 2010 des exportations de terres rares vers le Japon, en représailles à un différend territorial en mer de Chine, a eu des répercussions dommageables pour l’industrie technologique nippone et a démontré la dépendance des économies industrialisées aux terres rares chinoises. La domination chinoise sur la production et la commercialisation des terres rares est la résultante directe d’une anticipation des besoins futurs des économies industrialisées, surtout dans le domaine de la technologie mais aussi de la méconnaissance par la plupart des pays développés du potentiel des terres rares. L’accès aux terres rares est devenu un enjeu géopolitique primordial, au regard de la dépendance, quasi-totale, des pays industrialisés à la production chinoise. Les pays industrialisés se retrouvent dans la même situation de dépendance dans laquelle ils étaient dans les années 70 vis-à-vis du pétrole des pays de l’Opep, à la différence qu’ils n’ont pas l’emprise politique et économique qu’ils ont sur les pays de l’Opep. La domination, presque sans partage, sur les terres rares va conférer à la Chine une position et un poids des plus importants dans les négociations commerciales mais aussi dans le devenir de la transition énergétique. L’accès aux terres rares va conditionner l’essor des véhicules électriques et le développement des moyens de stockage de l’énergie renouvelable, pour ne citer que ces exemples.

 

L’émergence de la domination chinoise sur la production de terres rares

L’histoire du développement des terres rares en Chine n’est pas récente, elle remonte aux années 1920. Ces dernières sont un ensemble de 17 métaux que l’on retrouve dans la classification périodique des éléments de Mendeleïev et dont les propriétés chimiques sont assez proches. Ces métaux entrent dans la fabrication de presque tous les équipements électroniques, des smartphones aux équipements de défense les plus sophistiqués en passant par les composants des ordinateurs, les dis-positifs de stockage de l’électricité, les véhicules électriques, les équipements pour l’aéronautique et l’aérospatiale, etc. La rareté de ces métaux est due essentiellement à leur faible niveau de concentration qui implique le recours à des techniques de séparation coûteuses et polluantes. Dans les faits, les terres rares sont abondantes au niveau de l’écorce terrestre, mais leurs dispersions géographique et géologique en rendent l’accès très difficile (absence de grands gisements concentrés). Selon les estimations les plus récentes, la Chine concentre entre 40 et 50% des réserves mondiales exploitables, loin devant le Brésil, les États-Unis, l’Inde et l’Australie. Toutefois, et au vu du caractère stratégique de la ressource, il existe de grandes incertitudes quant aux réserves réellement disponibles. Les États-Unis entretiennent volontairement une certaine opacité quant aux réserves et aux capacités d’extraction. La Chine ne découvre ses premiers gisements de Bayan Obo, en Mongolie intérieure, qu’en 1927. Ces gisements ne connaîtront un début d’exploitation industrielle que dans les années 1980 à la faveur de l’essor des technologies de la communication et des micro-processeurs. C’est à cette période que le pays décide d’investir dans le développe-ment des terres rares pour donner à son industrie un avantage comparatif décisif.

C’est le chimiste Xu Guangxian, père de la bombe atomique chinoise, qui propose alors au président Deng Xiaoping de faire des terres rares un outil de domination industrielle et économique. Au début des années 90, elle surclasse les États-Unis en termes de production de terres rares et engage une stratégie agressive pour dominer le marché mondial des terres rares, alors méconnu et sous-estimé. Ainsi, la Chine commence à pratiquer une forme de dumping sur les prix pour pousser ses principaux concurrents vers la faillite entraînant de ce fait les gisements nord-américains vers l’arrêt de production. Les États-Unis ont essayé, sans succès, de résister à la déferlante chinoise en intensifiant la production de leur principal gisement situé en Californie. Ils ont fait appel à des techniques de séparation intensives qui engendrèrent une catastrophe écologique qui a conduit à la fermeture, en 2002, du gisement de Mountain Pass. À partir des années 2000, la Chine domine le marché et concentre 95% de la production mondiale de terres rares. En 2004, forte de sa position, elle engage une stratégie de soutien aux prix des terres rares et impose des quotas d’exportation, sous couvert de limiter la déplétion de la ressource et de limiter les atteintes environnementales. Ce premier tour de vis dans les exportations n’a pas suscité une réaction immédiate de la part des partenaires commerciaux de la Chine. Ce n’est qu’à la suite de la flambée des cours des métaux rares que les États-Unis, le Japon et l’Union-Européenne engagent, en 2012, auprès de l’OMC, une procédure pour contraindre la Chine à lever les quotas d’exportation. En 2015, elle est contrainte de lever les limitations à l’exportation. La flambée des cours des terres rares et la menace d’une dépendance quasi-totale envers la Chine poussent les États-Unis à reprendre l’exploitation du gisement de Mountain Pass et les Australiens à reprendre la production du gisement de Mount Weld. À ce jour, la Chine concentre 80% de la production mondiale des terres rares.

 

La transition énergétique par le tout électrique une aubaine pour la Chine ?

En 2017, le vice-ministre de l’Industrie et des technologies de l’information de la République de Chine, Xin Guobin, annonce un vaste programme de transformation de l’industrie automobile chinoise. Les autorités chinoises fixent l’année 2040, comme date butoir pour l’arrêt total de la production des moteurs à combustion et leur substitution par des moteurs électriques. Cette annonce capitale, à la fois pour la disponibilité de la ressource mais aussi sur les visées stratégiques chinoises en matière de transition énergétique, doit être analysée à la faveur du développement et de l’accès aux terres rares. Le passage du moteur à combustion au moteur électrique nécessite une quantité importante en terres rares. Au-delà des batteries des véhicules électriques, c’est la méthode de production de l’électricité qui alimentera les futures voitures électriques qui est aussi un enjeu. Une batterie de véhicule électrique nécessite entre 2kg et 7kg de terres rares, alors que les aimants pour les éoliennes en nécessitent plus d’une tonne. Il en est de même pour les panneaux photovoltaïques, ainsi que pour toutes les technologies de l’information censées administrer les systèmes énergétiques durables. La nécessité d’amorcer rapidement la transition énergétique, qui se pose comme une obligation faite à l’ensemble de la communauté internationale, passe par les technologies dites vertes et la substitution des énergies fossiles. Or, l’ensemble de ces technologies vertes nécessitent des quantités phénoménales de terres rares aux coûts écologiques désastreux. Ainsi, cette transition énergétique et techno-logique, annoncée comme salutaire, est un paradoxe dans le sens où elle engendre plus de déchets et de pollution qu’elle n’est censée en résoudre.

En effet, la production des terres rares a un coût écologique important qui n’est, actuellement, pas pris en compte. D’ailleurs, beaucoup de pays ont choisi d’abandonner la production de terres rares particulièrement à cause du coût environnemental et social de leur production. Néanmoins, nous assistons depuis quelques années à une relocalisation de l’extraction des terres rares permise, notamment, par le renchérissement des prix tiré par les besoins de l’indus-trie des technologies de l’information et l’essor des énergies renouvelables mais aussi par la nécessité de ne plus dépendre de la Chine pour l’approvisionnement en terres rares. Les autorités chinoises conscientes du retournement progressif dans les équilibres de production des terres rares se positionnent désormais non pas comme fournisseur de matière première, mais comme leader dans la production des technologies vertes et de l’information.

En effet, la disponibilité des terres rares à un prix compétitif conjuguée à une maîtrise des processus industriels confèrent à la Chine un avantage certain dans la production des technologies et des composantes nécessaires aux besoins des technologies de l’information et de la transition énergétique. À cet égard, les autorités chinoises auront tout intérêt à limiter l’exportation des terres rares et à concentrer leurs efforts sur la production de produits finis, d’où l’annonce de l’arrêt de la production des moteurs à combustion et leur substitution par des moteurs électriques. Une façon intelligente de limiter l’exportation des terres rares sous couvert d’alimenter la demande intérieure. Cette stratégie va s’avérer bénéfique pour la Chine sachant que les potentiels producteurs de terres rares ont pris un retard considérable pour leur extraction et devront faire face à des coûts importants pour l’accès à la ressource ou encore pour la compensation des dommages écologiques liées à cette extraction. Face aux coûts importants pour l’accès à la matière première nécessaire aux technologies de la transition énergétique et pour les technologies vertes, la Chine sera, pour les décennies à venir, un acteur majeur mais surtout le fournisseur incontournable des technologies de la transition énergétique. Elle va, en quelque sorte, aider l’économie mondiale à sortir de sa dépendance aux hydrocarbures et, en retour, l’entraîner vers une nouvelle forme de dépendance aux technologies vertes dont elle va maîtriser l’ensemble de la chaîne de production. La prédominance de la Chine dans la production des terres rares et des technologies de la transition énergétique associées, renvoi à la nécessité de questionner les politiques de transition énergétique souhaitées et les moyens technologiques à déployer. S’engager vers une économie moins carbonée devrait d’abord passer par une étude réelle de l’impact écologique des technologies à mettre en œuvre mais aussi à faire l’inventaire des moyens locaux à disposition.

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