Mohamed Cherif Belmihoub Professeur et analyste en économie/ « Il faut réfléchir à une convertibilité du dinar »

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  • Posted 22 August 2019

Pour professeur Belmihoub, «la transition économique requérant une transformation radicale de la structure de l’économie algérienne interviendrait dans une conjoncture de triple déficit budgétaire, de la balance de paiement et baisse des réserves de change. Cependant le pays dispose d’une marge de manœuvre importante pour concevoir une nouvelle approche, principalement grâce à la faiblesse de sa dette extérieure ».

OGB Magazine : L’Algérie traverse aujourd’hui une phase de vacance présidentielle qui pourrait être suivie par une vacance constitutionnelle, vu que le président du Conseil de la Nation, Abdelkader Bensalah – qui devrait assurer l’intérim – est contesté par le peuple qui demande son départ immédiat. Dans cette configuration, quelles seraient les retombées directes sur la vie économique du pays ?

il faut préciser que Bensalah exerce la fonction de président de l’Etat conformément à la constitution jusqu’au 9 juillet 2019, soit trois mois après la constatation par le conseil constitutionnel de démission du président sortant et la vacance de la fonction de président. Pendant cette période d’intérim de trois mois, le président de l’Etat a pour principale mission, l’organisation des élections présidentielles. La constitution algérienne ne dit rien de manière formelle ou express sur le cas où ces dernières n’ont pas été organisées pour une raison ou une autre. C’est pourquoi, le conseil constitutionnel a donné son quitus pour que le président de l’Etat en place continue sa mission principale jusqu’à l’élection d’un président. Cette interprétation du conseil constitutionnel peut être contestée au plan juridique, mais elle peut avoir du sens politique dans la mesure où la continuité de l’Etat est une question fondamentale ; cette continuité ne peut se faire qu’avec la fonction qui incarne l’Etat au plan symbolique, politique et diplomatique qui est le président de l’Etat. La contestation de la personne du président de l’Etat est une autre question qui n’a rien à voir avec la constitution, elle est de nature politique. La situation économique du pays était déjà très dégradée avant « cette configuration ». Les différents déficits, budgétaire, du Trésor, de la balance de paiement, l’endettement interne aggravé par le financement non conventionnel... ont été constatés bien avant la crise institutionnelle. Il est vrai, cependant, que la situation globale du pays caractérisée par cette crise institutionnelle et un mouvement populaire très actif et radical dans ses revendications n’est pas favorable au redressement de la situation économique. Donc, l’économie souffre du manque de visibilité politique qui est source d’incertitudes et qui provoque chez les opérateurs économiques une attitude d’attente et certainement de ne pas s’engager dans de nouvelles activités ou d’un investissement.

 

Pourriez-vous nous donner un état des lieux de la situation économique et financière actuelle du pays ?

La situation économique était déjà dégradée avant l’avènement du Mouvement Populaire : une croissance économique trop faible pour absorber la demande d’emploi qui arrive chaque année et dont une part importante est constituée de diplômés de l’enseignement supérieur et de la formation professionnelle. La trouvaille des dirigeants pour financer les déficits, consistant à imprimer des billets de banque, est une fausse solution à un vrai problème, l’inflation n’a pas encore suivi mais elle est attendue au coin de la rue. Par ailleurs, pour asseoir sa légitimité, l’Etat a distribué des logements presque gratuitement et dont la demande est toujours croissante. Il a aussi continué à livrer les produits énergétiques avec de fortes subventions implicites alors que la production d’hydrocarbures est plutôt à la baisse. Les excédents exportables sont réduits à cause de cette surconsommation interne de l’énergie dont la croissance est proche de 10%/an.

Le chômage est l’autre facteur qui aggravera la situation socio économique. Depuis 2015, on assiste à la libération de milliers de travailleurs dans le BTPH ; le phénomène commence à toucher les autres secteurs, comme l’industrie manufacturière dont plusieurs filières dépendent structurellement de l’importation des inputs. Ces « bombes » sont donc installées et peuvent à tout moment nous exploser à la face. L’enjeu économique de la sortie de crise est donc de taille ; et quand la revendication deviendra socio économique, il faut s’attendre à une radicalisation du mouvement populaire, car il s’agira d’une question de survie pour plusieurs millions d’Algériens. L’économie algérienne est peu compétitive, peu diversifiée, dépendante des hydrocarbures et depuis deux années fortement hypothéquée par le financement non conventionnel qui a dépassé toute les normes admises (1/3 du PIB et 60% du budget de l’Etat).

Déjà que l’investissement privé est relativement faible en Algérie, cette situation va encore le ralentir, c’est pourquoi il devient maintenant urgent, non pas d’organiser une élection présidentielle à la hussarde, mais de donner un signal fort quant à un horizon raisonnable pour organiser une véritable transition. Un tel signal sur l’horizon politique et la feuille de route qui le porte atténueront sans aucun doute le facteur d’incertitude et favoriseront le retour à un fonctionnement plus ou moins normal de l’économie. Il est vrai aussi que l’économie est un ensemble de contrats dont la validité et la pertinence dépendent de la confiance des agents économiques envers les institutions économiques, judicaires et juridiques et même politiques et l’évolution dans chacune de ces institutions peut être un facteur positif ou négatif dans ce qu’on appelle le climat des affaires. Aujourd’hui, la conjonction des trois déficits : déficit budgétaire, déficit de la balance de paiement et baisse des réserves de change, est un handicap pour engager des transformations dans de bonnes conditions et pourtant le report de ces dernières ne fait qu’aggraver la situation de crise.

Le financement non conventionnel des déficits a été présenté comme une alternative à la chute des ressources conventionnelles. L’observation des décisions prises ces dernières années et le niveau d’engagement dans la conception et la mise en oeuvre des réformes montrent que les partisans du statu quo ont eu le dessus. Sinon comment expliquer cette croissance des volumes monétaires (planche à billet) mis à la disposition du Trésor pour financer les différents déficits. Près de 6500 Mds de DA à fin janvier 2019 (cumulés) ont été tirés et mis à la disposition du Trésor, ce qui représente près de 33 % du PIB (2017) et plus de 60% du Budget de l’Etat (2019). Les réformes sont, encore une fois, reportées et seront donc encore plus difficiles à mettre en place.

 

Comment pourrions-nous assurer une transition économique du pays ? Par où commencer ? Quelles seraient les mesures urgentes à adopter ?

Il s’agit plutôt d’un assainissement des comptes publics pour stopper la dégradation. Les réformes ne peuvent être conduites que par un gouvernement légitime, parce qu’elles touchent à des questions extrêmement importantes, comme, à titre d’exemple : les subventions, l’avenir du secteur public, le financement de l’économie, la politique industrielle, la lutte contre l’économie informelle etc… car des pans entiers de la société, d’une manière ou d’une autre, ont des relations avec ces questions. Néanmoins, l’Algérie dispose encore d’une marge de manoeuvre importante pour concevoir une nouvelle approche, principalement grâce à la faiblesse de sa dette extérieure, inférieure à 2% du PIB. Les « experts » spéculent que les réserves de change, bien qu’elles s’amenuisent, pourront encore financer les déficits de la balance de paiement pour environ deux ans. Comme l’indique un expert au sein d’une institution financière internationale : « Le choc pétrolier a rendu plus manifeste le fait que des changements étaient nécessaires de toute urgence. La difficulté pour les autorités algériennes sera de trouver le bon rythme : si ces changements sont trop lents, l’ajustement pourrait être chaotique et s’ils sont trop rapides, ils se heurteront à la résistance de la population. » Les autorités ont les moyens de placer le curseur au bon endroit, reste à trouver cet endroit. Au final, la transition économique est une question très importante et demande une transformation radicale de la structure de l’économie algérienne, c’est pourquoi elle ne peut se faire concomitamment à la transition politique ; cette dernière doit s’achever et donner l’éclairage politique pour que la transition économique puisse se mettre en place. Que les changements économiques nécessaires surviennent de manière soudaine en réponse à la crise ou plus graduellement, si la hausse du cours du pétrole permet de gagner du temps, le gouvernement doit dans un premier temps améliorer sa communication et sa capacité à faire passer des messages. Cette étape est nécessaire pour expliquer les défis à venir, la nécessité des réformes – y compris celles qui peuvent être impopulaires – et les résultats qu’elles sont censées apporter. Ces dernières années, le gouvernement a eu tendance à sous-estimer ou à masquer des données économiques inquiétantes, notamment l’évaporation des recettes d’exportation pour l’épargne et l’investissement. Un effort de transparence sur l’état des finances publique est plus que nécessaire. Dans tous les cas, l’ajustement doit se faire, soit de manière souveraine, c’est encore possible, soit sous les conditions des instituions internationales.

i. Déficit de la balance de paiement :

1. Chance : augmentation des prix du pétrole (la chance n’est pas du côté des partisans du statuquo) alors que La production est plutôt en baisse.

2. Réduction des importations : risque sur les inputs du système productif et les investissements ; Mais stopper les importations de Kits pour le montage automobile (arnaque géante : 4Mds de DA) sans effets d’entrainement sur le reste de l’économie ;

3. Les IDE, mais il faute être sérieux, il y a de redoutables concurrents sur ce volets en méditerranée : Egypte, Maroc, Tunisie…)

 

Quel serait selon vous le modèle économique le plus efficace à adopter pour assurer une transition économique ?

Il est prématuré de parler de la nature de modèle économique à préconiser pour l’Algérie. Par contre il est utile de poser les termes de l’équation de l’économie algérienne. En effet, aujourd’hui, il est urgent d’assainir la situation avec un retour progressif à des règles d’orthodoxie financière sans heurter violemment la société. L’entrée violente et massive du Trésor dans la sphère monétaire par la planche à billet et aussi dans la sphère financière par les emprunts sur le marché obligataire doit être corrigée rapidement pour limiter les effets inflationnistes et pour libérer les fonds nécessaires pour le financement de l’économie productive. Engager des réformes dans un contexte de crise est un exercice d’équilibrisme. Voici les termes de l’équation : Statuquo Vs Réformes : Quelle est la marge de manoeuvre dans la mise en oeuvre des réformes structurelles sans remettre en cause la cohésion ?

Ou avec un coût social supportable ? La question des subventions implicites ou explicites est au cœur de l’équation ; chômage et inflation, où est le niveau acceptable ? Compétitivité Vs justice sociale : ici le problème est plutôt microéconomique  et là se pose également la question des subventions : subventionner la compétitivité des entreprises ou la consommation des ménages, le problème des entreprises publiques et l’emploi ? Sacrifier les entreprises non compétitives au profit de celles compétitives ? Quid de l’emploi, du chômage et de l’inflation. ? Etat Vs Marché : La construction d’un système de régulation de l’économie : quel est le dosage entre intervention de l’Etat et le rôle du marché ? La question de la tarification publique des biens et services ?, la concurrence et la discrimination positive de certains secteurs ? ; intervenir par le Budget ou par le Marché ? (le cas exemplaire des subventions : soutien des prix ou des revenus ?) Les distorsions dans certains marchés (cas exemplaire du marché du logement : accession à la propriété et location). Ces termes ne sont pas tous de nature économique, au contraire ils renvoient à des considérations politiques, sociales et même historiques. Le choix du modèle économique interviendra une fois que ces termes auront été débattus et auront obtenu un minimum de consens dans la société.

 

Cette transition devra-t-elle passer par la suppression de l’économie informelle ?

mérite à elle seule un programme d’action, car elle a des implications sur l’économie réelle, sur l’économie financière, sur la société, sur l’emploi, sur l’inflation, le taux de change… Elle doit être combattue mais pas de manière isolée des autres facteurs. A terme, l’économie informelle va devenir un problème de sécurité nationale ; comment financer le système de protection sociale ? Comment garantir la protection des droits de propriété ? Comment avoir une politique d’innovation et de compétitivité industrielle, lorsque votre concurrent ne paie aucun impôt, ne facture pas, ne paie pas les cotisations de sécurité sociale. Dans ce domaine, la priorité doit être orientée sur le marché informel de la devise. Ce dernier est connecté au marché informel des biens et services. La non convertibilité du dinar est la source de beaucoup de problèmes : surfacturation, corruption, fausse déclarations douanières, importation massive de biens et services… Réfléchir sur une convertibilité partielle ou totale fait partie des urgences de redressement et d’assainissement de l’économie. 

 

La dévalorisation de la monnaie nationale serait-elle inéluctable ? Comment expliqueriez-vous l’augmentation de la valeur du dinar sur le marché parallèle ?

L’apparente augmentation du DA par rapport aux monnaies étrangères est très conjoncturelle. Elle est due à un comportement de panique chez les vendeurs de devises en raison de la baisse de la demande pour les monnaies les plus échangées en Algérie (Euro et $) suite à des contrôles plus strictes aux frontières terrestres et aéroportuaires par lesquelles transitent dans des cabas des sommes importantes à destinations de la Turquie, de Dubaï, du Qatar… Toutes les politiques économiques et monétaires seront contrariées par l’existence de deux taux de change dans l’économie.

 

Quid des investissements étrangers en Algérie ?

A ce jour, nous ne disposons d’aucune information sur l’évolution et le stock des IDE en Algérie en 2019. Certaines informations non confirmées évoquent une sortie significative des IDE depuis janvier 2019. Par contre les IDE seront un moyen indispensable dans la future politique de développement industriel du pays pour atténuer un peu la rareté des ressources en devises et atténuer un éventuel endettement extérieur.

 

Les manifestations historiques et le regain de fierté et du sentiment d’implication que l’on observe depuis le 22 février ne pourraient-ils pas constituer un facteur important dans la relance de la production nationale et sa consommation ?

Déjà que l’investissement productif (autre que l’investissement dans les infrastructures) est relativement faible en Algérie, la crise politique va encore le ralentir ; c’est pourquoi je réitère l’urgence de donner un signal fort quant à un horizon raisonnable pour organiser une véritable transition. Un tel signal sur l’horizon politique et la feuille de route qui le porte atténueront sans aucun doute le facteur d’incertitude et favoriseront le retour à un fonctionnement plus ou moins normal. Le Hirak est une opportunité à valoriser dans un cadre organisé. Cet élan de cohésion nationale, de solidarité, de vigilance à l’égard de la chose publique peut créer un climat de confiance et de mobilisation sur le projet de reconstruction nationale. Mais il faut préciser les grands traits de ce projet national. Les jeunes ont besoin de se projeter dans ce pays et pour cela il faut une gouvernance irréprochable à tout point de vue. La communication, la transparence, la responsabilité devant le peuple, la justice sociale et l’évaluation des politiques et des programmes seront les caractéristiques de cette gouvernance. Le Hirak Populaire depuis février présente t-il une alternative au statu- quo ambiant depuis deux décennies ou, au contraire une contrainte supplémentaire à la construction des consensus nécessaires pour opérer des réformes sérieuses ? Les semaines qui viennent nous donneront peut être les premières réponses à ces questionnements.

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