Pr Chérif Belmihoub, spécialiste d’Economie et de Management / « Il faut transformer la structure de l’économie nationale »

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  • Posted 07 October 2019

«La crise de l’économie en Algérie, n’est ni récente, ni conjoncturelle, ni imprévisible; elle est permanente, structurelle et régénérative. C’est d’abord une crise de la gouvernance économique du pays depuis l’indépendance. » Le constat est celui du professeur Mohamed Chérif Belmihoub, spécialiste d’Economie et de Management. Intervenant en ouverture du premier Forum de la Rentrée organisé par le Forum des Chefs d’entreprises (FCE), autour du thème « Conjoncture et perspectives d’évolution », M. Belmihoub a planté le décor en soulignant que depuis l’indépendance, l’économie algérienne fonctionne sur les mêmes logiques, devenues des invariants avec le temps. La structure de l’économie algérienne n’a pas changé rappelle t-il depuis 56 ans, caractérisée, par une sphère publique de plus en plus étendue, un secteur des hydrocarbures dominant qui au lieu d’être structurant a été pervertissant de l’ensemble de l’économie en totalisant 35-40% du PIB, 60-65% des recettes fiscales, et 95% des revenus en devises. S’ajoute à ce constat une régulation par la dépense publique au lieu et place d’une régulation par le marché et la concurrence, ce qui a induit un faible impact sur la croissance durable. S’ajoute à cela, selon le professeur Belmihoub, un secteur privé vulnérable, non autonome, dépendant lui aussi de la sphère publique, et des politiques publiques distributives et non incitatives. «Si on regarde de près ces caractéristiques, on remarque que tout est lié à la rente des hydrocarbures, et donc la crise économique ou l’embellie ou encore la santé économique du pays sont déterminés par la crise, l’embellie ou la bonne santé du secteur des hydrocarbures. » Dans cette perspective, la conjoncture économique utile pour l’économie algérienne dans l’immédiat ne peut être que celle du secteur des hydrocarbures : productions, prix du pétrole et du gaz, nouvelles découvertes, investissements etc… »

Pour Mohamed Chérif Belmihoub, « la seule alternative de sortie de crise ne peut être que la transformation des structures de l’économie algérienne qui doit passer par une nouvelle gouvernance économique qui tranchera sur les questions de stratégies économiques, d’allocation de ressources, de la nature des politiques publiques etc…Une politique qui ne peut donner des résultats dans l’immédiat : «C’est une perspective de long terme » L’expert fustige l’approche des gouvernements qui se sont succédé et qui se sont focalisé sur la loi de finances et son hypothèse spéculative sur le prix du pétrole de référence. « Regarder l’évolution des réserves de change comme on regarde un tableau d’art n’est pas une politique économique mais un exercice malsain, qui hypothèque l’avenir du pays », assène t-il face à l’auditoire. Pour le professeur en managment, « notre économie était déjà fragile et très vulnérable avant le Hirak. Elle est peu compétitive, peu diversifiée, dépendante des hydrocarbures et depuis deux années fortement ypothéquée par le financement non conventionnel qui a dépassé toute les normes admises (1/3 du PIB, 60% du Budget de l’Etat). Sans aucun doute, la persistance de la crise politique et son corollaire le mouvement populaire affecteront l’activité économique de manières directe ou indirecte. De manière directe, nous allons assister à un ralentissement de l’activité économique en raison certainement des perturbations liés à des problèmes de financement ou de relations avec les banques, l’administration des douanes et de manière générale toutes les administrations économiques, dus essentiellement à des peurs en lien avec les affaires judicaires en cours ».

«Organiser une transition économique»

L’expert note en outre que si l’investissement privé est relativement faible en Algérie, « cette situation va encore le ralentir ; c’est pourquoi il devient maintenant urgent de donner un signal fort quant à un horizon raisonnable pour organiser une véritable transition économique. Un tel signal et la feuille de route qui le porte atténueront sans aucun doute le facteur d’incertitude et favoriseront le retour à un fonctionnement plus ou moins normal. » Il est vrai aussi, ajoute-il, que « l’économie est un ensemble de contrats dont la validité et la pertinence dépendent de la confiance des agents économiques envers les institutions économiques, judicaires et juridiques et même politiques et l’évolution dans chacune de ces institutions peut être un facteur positif ou négatif dans ce qu’on appelle le climat des affaires ». Malgré ce tableau plutôt morose, l’expert expurge quelques motifs d’optimisme. Pour lui, les possibilités de redressement économique existent : il s’agit de « la substitution aux importations, un marché de 35-40 milliards de dollars dans lequel le secteur privé national peut trouver des niches d’au moins 10% par an. Par ailleurs, notre pays peut profiter selon lui des « chaînes de valeur mondiales (CVM) sur des segments bien ciblés et pour lesquels il faut préparer les opérateurs nationaux en plus des investissements directs étrangers (IDE) » au lieu de ce qu’il qualifie d’« arnaque », soit la règle 51/49 que l’expert suggère d’adapter selon les secteurs, en optant pour différentes formes d’actionnariats au lieu de celui figé de 51/49. « Il est encore prématuré de parler de la nature du modèle économique à préconiser pour l’Algérie et des arbitrages économiques», selon M. Belmihoub car il faut d’abord « traiter les questions structurelles qui peuvent être présentées en termes d’équations à résoudre. C’est le préalable à toute définition d’un modèle de croissance », affirme encore l’expert. Ce dernier estime en outre que «l’Algérie aura besoin d’une gouvernance capable de faire des arbitrages sur les questions clé de la transformation de la structure de l’économie nationale », afin de tendre d’une situation de ‘statut quo’ vers des ‘réformes structurelles’ sans remettre en cause la cohésion sociale, et en s’attaquant notamment au dossier des subventions. D’autres préalables sont cités par l’expert tels que la compétitivité des entreprises afin de construire « un système de régulation de l’économie en se penchant sur le dosage entre l’intervention de l’Etat et le rôle du marché. Pour l’expert, « les termes de ces équations ne sont pas tous de nature économique, au contraire ils renvoient à des considérations politiques, sociales/ sociétales et même historiques/idéologiques. Le choix du modèle économique interviendra une fois que ces termes auront été débattus et obtenu un large consensus dans la société », conclu Mohamed Chérif Belmihoub.

 

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