Nazim Zouiouèche Expert pétrolier, ancien PDG de Sonatrach / « Le torchage de gaz : une perte équivalent la masse salariale de Sonatrach »

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  • Posted 08 October 2019

OGB Magazine : Le Groupe Sonatrach, a rejoint en 2018 l’initiative «Zéro Routine Flaring by 2030», lancée en 2015 par les Nations Unies et le Groupe de la Banque Mondiale visant à mettre fin au torchage systématique de gaz d’ici 2030. Malgré cette volonté exprimée dans le discours, les progrès ne semblent pas tangibles sur le terrain, comment l’expliquez-vous? Quel bilan feriez-vous des avancées en la matière?

Nazim Zouiouèche : Effectivement le groupe Sonatrach a rejoint l’initiative « zéro routine flaring by 2030 » lancée par les Nations Unis et la Banque Mondiale, visant à mettre fin au torchage systématique du gaz. Pour mieux préciser les idées, le torchage du gaz est l’action de brûler, à travers des torchères, les rejets de gaz fossile à différentes étapes de l’exploitation du pétrole et du gaz naturel; cela concerne aussi les installations aval où il arrive que des quantités de gaz soient brûlées dans des torchères. Dans le cas de gisements de pétrole, le gaz brûlé est ce qui est produit comme gaz associé ; il s’agit de ce fameux GOR « gas oil ratio » qui varie en fonction de chaque gisement. En Algérie le pétrole produit est considéré comme du pétrole léger de bonne qualité (dénué de soufre en particulier) et pour donner une idée, à Hassi Messaoud, à l’origine, le GOR avait une valeur de 200, c’est-à-dire que chaque m3 de pétrole produit est accompagné par 200 m3 de gaz séparés dans les installations de production. En général la littérature utilise le terme anglais « flaring » pour désigner le torchage. Si le groupe Sonatrach a rejoint l’initiative « zéro routine flaring by 2030 » en 2015, il faut noter que le groupe avait, déjà en 2002, adhéré à l’initiative pilotée par la Banque Mondiale baptisée «global gas flaring réduction».

 Il faut aussi noter que d’importants travaux avaient été réalisés durant la décennie 90, particulièrement à Hassi Messaoud, pour «éteindre» les torches ; l’opération qui avait donné de bons résultats, n’a malheureusement pas été poursuivie. Malgré toutes ces initiatives, les progrès enregistrés ne sont guère à la hauteur des attentes. En 2015 l’Algérie annonçait un chiffre de flaring de 4,3 milliards de m3, alors qu’en 2000, le chiffre affiché était de 5,3 milliards de m3. Ce petit progrès n’en est pas un car en réalité le chiffre mesuré de 2015 est de 5,5 milliards de m3. Comment l’expliquer ? Il s’agit avant tout d’un problème de volonté. Il y a eu peu d’actions conséquentes initiées pour mettre réellement fin à ce flaring. Il y a une espèce de vieille croyance, au temps où le gaz était considéré comme une gêne plus que comme un bien : on le considérait comme fatal et donc il fallait s’en débarrasser au plus vite. Mais depuis, le gaz a gagné des «galons» en devenant une énergie (et aussi une matière première) extrêmement recherchée, ce qui explique toutes les initiatives de par le monde pour le récupérer et le réutiliser au lieu de le brûler dans l’atmosphère où il ne fait qu’accroître les atteintes à l’environnement et au dérèglement climatique. Aujourd’hui, en Algérie au moment où nous nous posons des questions pour savoir si, compte tenu de l’utilisation que nous faisons du gaz, surtout pour produire de l’électricité, nous pourrons faire face à nos engagements de vente, il devient essentiel de mettre un terme à ce flaring comme l’exige la loi (de plus la valeur à l’export des quantités torchées est d’environ un milliard de US$). Un programme volontariste s’impose.

Les nouveaux champs pétroliers en Algérie intègrent-ils la conservation du gaz associé sans recours au torchage ? Par ailleurs qu’en est-il du projet de l’unité de récupération des gaz torchés de Guellala/ Hassi Messaoud, réalisé par le consortium ABB/SARPI, devant permettre de récupérer 900.000 m3 de gaz torché quotidiennement, dont 500.000 m3 destinés à la vente et 400.000 m3 à l’exploitation ?

La conservation des gaz associés est non seulement exigée dans toutes les phases de développement des gisements, mais elle est aussi une exigence légale puisque un article de la loi l’oblige en ces termes : « le torchage du gaz est proscrit ». La loi permet quand même un flaring limité dans le temps et nécessité par certaines opérations de production ; cette exception est soumise à autorisation préalable. Et pour rendre ce torchage encore plus exceptionnel, il est soumis au paiement d’une taxe conséquente. Le torchage persiste, les opérateurs préférant s’acquitter de la taxe ; ce qui rend permanent ce qui a été autorisé à titre exceptionnel. Les réalisations que vous signalez existent ; en plus du projet de Guellala, il y a un projet inauguré en 2018 à Rhourde el Baguel. Cela ne suffit pas, il faudrait des programmes plus volontaristes pour éteindre les torches et ces programmes doivent se poursuivre pendant toute la vie du gisement. Ces programmes peuvent s’avérer encore plus rentables car le traitement de ce gaz associé donne lieu à la production des parties lourdes comme le GPL (aisément commercialisable), à l’image de ce qui a été réalisé à Hassi Messaoud durant la décennie 90.

Le plan de Transformation SH 2030 et la politique HSE de Sonatrach convergent vers «la nécessité de la protection de l’environnement, la lutte contre le changement climatique et l’exploitation rationnelle des ressources naturelles », mais force est de constater que les méthodes n’ont pas réellement changé, est-ce la conjoncture économique qui handicape la volonté exprimée dans les textes ?

Effectivement, malgré les engagements maintes fois répétés et le programme SH 2030 (qui semble avoir été abandonné), la protection de l’environnement, la lutte contre le changement climatique et l’exploitation rationnelle des ressources n’ont pas la place souhaitée dans les programmes réalisés sur le terrain. La conjoncture économique est certes une explication, mais elle n’est guère suffisante – d’autant plus que cette conjoncture économique a été longtemps favorable –. Respecter l’environnement, lutter contre le dérèglement climatique et exploiter rationnellement les ressources peut s’avérer rentable ; tout est un problème de volonté, de respect des textes et des engagements du pays. Par exemple respecter la notion d’efficacité énergétique qui est l’ensemble des technologies et pratiques qui permettent de diminuer la consommation d’énergie tout en conservant le même service, ne peut qu’améliorer les résultats économiques (la connaissance des coûts doit être une règle permanente).

Le développement des projets ENR en Algérie demeure, malgré les promesses officielles, le parent pauvre de la stratégie énergétique. Qu’est ce qui entrave selon vous les progrès dans ce sens ?

Les énergies renouvelables, le solaire en particulier, sont une chance pour notre pays, nous sommes particulièrement gâtés en ce sens. Malgré les engagements officiels exprimés de temps à autre, on ne constate aucune réalisation tangible. Nous sommes en 2019 et nous avons réalisé jusqu’ici une capacité de 400 MW, alors que le pays s’est engagé à réaliser une capacité de 22000 MW à fin 2030. Nous en sommes encore très loin. Quelle explication ? À la base, il est nécessaire d’avoir en plus des annonces, une volonté inflexible de réaliser sur le terrain. Nous avons mis fin à la tentative « Desertec » sans raisons bien précises ; même si le programme proposé pouvait prêter à questionnements, l’initiative était louable et méritait d’être étudiée et peut-être réaménagée pour un éventuel suivi d’effets. Aujourd’hui, nous n’avons plus le droit aux hésitations ; bâtir un programme réalisable et s’y tenir devient une nécessité vitale. Les coûts de développement des ENR sont à présent très contenus et les réserves sont infinies ; il suffit de s’y mettre.

Le modèle de consommation est toujours énergivore en Algérie. Quelles solutions seraient envisageables pour enfin réduire cette tendance ? La transition énergétique vers des modèles de consommation plus rationnels et des sources d’énergies vertes est-elle réellement possible ?

Le modèle de consommation actuel est très incomplet voir quelque fois quasi inexistant, il est donc à revoir de fond en comble. Il faut un effort permanent pour choisir les moyens les moins énergivores à offrir tout en se préoccupant des coûts. Revoir la politique de subvention en matière d’énergie afin de ne plus encourager les gaspillages est une priorité absolue. Et surtout, comme déjà dit plus haut, développer les ENR, solaire en particulier, car nous détenons des réserves infinies, exploitables à des coûts très contenus, pouvant concurrencer tout autre moyen. Pour illustrer, proposons quelques exemples.Nous disposons de deux unités de liquéfaction de gaz à : GNL 1 ET GNL 2 (capacité de 10 milliards de m3 chacune), construites suivant des critères datés des années 60. Pour fonctionner, ces installations ont une autoconsommation de l’ordre de 20% de la capacité, cela veut dire que chacune de ces installations consomme pour fonctionner 2 milliards de m3 de gaz ; cela est dû au process « tout vapeur » qui était incontournable pour des unités datant des années 60. Ces usines ont été rénovées durant la décennie 90, à des coûts conséquents. La technologie ayant évoluée, des unités de même capacité construites aujourd’hui ne nécessitent qu’une autoconsommation de l’ordre de 5% (comme l’unité la plus récente réalisée à Arzew). L’écart d’autoconsommation pour les 2 unités serait de 3 milliards de m3 par an. Or, selon la presse, on s’orienterait vers une nouvelle rénovation des unités existantes. Pourquoi ? C’est l’occasion, si nous continuons à avoir besoin pour nos exports de telles capacités, de réaliser de nouvelles installations moins énergivores. La production du champ de Hassi Messaoud est soutenue à plus de 70% par un système de récupération assistée appelé HPG (high pressure gas drive) qui consiste à injecter du gaz sec à une pression déterminée dans des puits spécifiques pour améliorer la récupération du pétrole.

Cette injection de gaz à haute pression nécessite un monitoring précis pour injecter les quantités de gaz suffisantes dans chaque puits injecteur et par la même dans chaque cellule, afin d’aboutir à un processus le plus efficient possible. Avoir les installations de mesure des quantités de gaz injectées dans chaque puits permet de mieux suivre le processus et de dégager des volumes de gaz qui ne sont pas nécessaires à injecter et qui peuvent être consacrés à d’autres fins. On constate que beaucoup de percées positives peuvent être enregistrées. Nous disposons de maintes possibilités pour progresser encore plus à nous de rendre ces possibilités effectives. 

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