Amorcée en juin 2014, la chute vertigineuse des prix du brut semble avoir atteint ses limites à la fin du mois de janvier de l’année en cours pour amorcer au début de ce mois de février 2015 une timide remontée. Durant cette période, les prix ont baissé de près de 60%, passant de 130 à 40 dollars le baril, mettant en émoi les dirigeants et les économistes et notamment ceux des pays tirant leurs principales ressources financières de cette manne géologique.

 

Les causes de ce phénomène sont diverses, variées, parfois insaisissables, ne répondant souvent à aucune logique. Dans le monde particulier de l’énergie où le pétrole demeure le moteur essentiel de l’économie des nations, la chute des prix durant ce second semestre de l’année écoulée a été tour à tour imputée aux Saoudiens, lesquels en surproduisant pour frôler les 12 millions de barils par jour visaient la dévalorisation du gaz de schiste américain plus coûteux à extraire, ou bien, version alternative, un axe Washington-Riyad pour laisser filer les prix et étouffer les économies russe, vénézuélienne et iranienne en grande partie tributaires de leurs exportations d’hydrocarbures. La réalité, c’est qu’on ne peut pas savoir. Car même si en grande partie, il dépend du rapport entre l’offre et la demande, le prix du pétrole est également lié aux instruments financiers, des contrats à terme et des produits dérivés. Ce terrain virtuel de rencontre de l’offre et de la demande est bien plus vaste que l’autre. Des experts affirment pour expliquer la situation actuelle, que c’est quand les fonds d’investissements spéculatifs ont cessé d’acheter du pétrole futur, que la retombée des prix est devenue iné- vitable, et que s’est amorcé leur dé- clin. La question qui reste néanmoins posée par ces mêmes experts est celle qui consiste à se demander si les fonds d’investissements spéculatifs étaient pilotés par les politiciens, ou bien ont-ils agi de la sorte parce que l’offre quantitative disparaissait ? D’autres par contre mettent en cause la surproduction des USA dont les réserves ont augmenté de presque 8 millions de barils atteignant de nouveaux records depuis ceux de 1930. Le développement intensif des forages des pétroles non conventionnels dans ce pays, permet maintenant une production de 10 millions de barils par jour. Cette montée extrêmement forte de la production américaine, adossée à une baisse morose de la croissance mondiale, qui générait une demande en pétrole en augmentation de un million de baril jour entre 1990 et 2000 et qui a grimpé ensuite à 3 millions de barils jour entre 2011 et 2012 et qui ne sera cette année que de 900 000 barils jour serait, selon ces experts, la cause de l’effondrement des prix.

Accalmie

Quoi qu’il en soit, c’est l’accalmie en ce mois de février, car malgré que les ré- serves américaines soient à leur plus haut niveau, leur progression, qui s’est avérée deux fois moins importante que ce qu’avait prévu la fédération américaine du secteur (8 millions au lieu des 14 millions annoncés), a rassuré les marchés. Le pétrole semble donc se stabiliser dans un marché occupé à digérer la hausse des stocks américains de telle sorte qu’à la fin de la deuxième décade de février, les prix du baril de light sweetcrude pour livraison en mars étaient de 51,06 dollars et ceux du brent de la mer du Nord pour livraison en avril valaient 60,22 dollars.

Que s’est-il passé, quelle est l’origine de cette reprise, sera-t-elle durable, importante, les prix seront-ils de nouveau élevés? Les pays producteurs OPEP et hors OPEP n’ont pas baissé leur volume de production. Malgré les appels de certains pays dont l’Algérie en direction des plus grands producteurs, certains parmi ces derniers ont déclaré qu’ils ne le feraient pas même si le brut atteignait 20 dollars le baril. L’exploitation du pétrole et du gaz de schiste aux USA dont la montée exponentielle de la production a sensiblement réduit la dépendance vis à vis de son plus gros fournisseur étranger, menaçant ainsi de concurrencer un gros producteur de l’OPEP en réduisant ses parts de marché, a-t-elle été freinée, rendant inutile la poursuite de l’exploitation de ces gisements? Les économies russe, iranienne et vénézuélienne, sont-elles dans le rouge pour que ce but atteint, les auteurs de cette crise estiment venu le moment d’y mettre fin ? Ou bien alors, est-ce que les fonds d’investissements spéculatifs ont cessé d’acheter du pétrole futur parce que l’offre quantitative disparaissait ou alors parce que les politiciens qui les actionnent en ont décidé ainsi.

Confiant, le ministre Koweitien du pé- trole ajoute « Les prix commencent à se consolider et on espère qu’ils seront meilleurs au deuxième semestre de 2015». Cet optimisme est-il partagé par les experts ? Il semble que certains d’entre eux soient moins enclins que le responsable koweitien à se réjouir de ce léger frémissement des prix, car, estiment-ils, comme Gene McGillian, de Tradition Energy, « tant que l’on ne voit pas d’amélioration des fondamentaux, en premier lieu une baisse de la production en Amérique du Nord, et tant que l’OPEP conservera sa politique de dé- fense de ses parts de marché, on restera sous pression ». Selon lui, en décidant en novembre de maintenir son plafond de production à 30 millions de barils par jour, l’OPEP a accéléré la chute des prix du pétrole, dans un marché qui espérait des gestes de la part de cet influent cartel pour endiguer leur plongeon.

Thomas Porcher, économiste et spécialiste du pétrole, professeur en marché des matières premières à l’ESG-Management School en France, rappelle de son côté que « d’habitude, quand les prix baissent trop, l’OPEP intervient toujours, comme elle l’a fait après le 11 septembre 2001, de même qu’en 2006 lorsque la consommation de pétrole se stabilisait ainsi qu’en 2008, quand le prix est passé de 148 dollars à moins de 40 dollars, et que l’OPEP a retiré plus de 3,5 millions de barils par jour pour faire remonter les prix. On s’attendait à ce que l’OPEP intervienne, elle ne l’a pas fait et c’est la vraie surprise ».

La chute des cours du brut gêne tous les pays producteurs mais plus particuliè- rement ceux qui sont très dépendants de leurs recettes pétrolières. Ce sont les pays de l’OPEP, mais aussi de petits producteurs comme la République du Congo ou le Gabon, qui vont prendre de plein fouet la chute des cours. L’Arabie Saoudite dispose de plus de marges financières que le Venezuela, la Russie, l’Algérie ou le Congo qui au même titre que le reste des membres du cartel avaient planifié leurs budgets sur un baril à 100 dollars. Cependant, cette marge de manoeuvre de l’Arabie Saoudite, qui est le vrai patron à l’inté- rieur de l’OPEP, est extrêmement faible, ses dirigeants peuvent jouer la baisse pendant quelques temps, mais à la prochaine réunion de l’OPEP en juin, ce pays subira une pression du reste des membres du cartel et peut-être même des troubles sociaux internes sur son sol, si le rythme actuel d’augmentation des salaires des fonctionnaires n’est pas tenu. L’Algérie, dès les premiers jours, s’active entrainant dans son sillage, le Venezuela et l’Iran dans un véritable lobbying auprès de certains gros producteurs de l’OPEP et en dehors de celui-ci pour qu’en juin prochain, une baisse sensible de la production soit réellement décidée afin de faire remonter les prix de l’or noir

A Londres, les responsables du géant pétrolier BP estiment que le pétrole de schiste américain va continuer de gêner l’OPEP, mais que la production du cartel devrait augmenter ces prochaines années, atteignant même des niveaux historiques en 2030, à mesure que l’offre de schiste américaine commencera à ralentir. La révolution des hydrocarbures de schiste a selon eux bouleversé le secteur pétrolier, contribuant à une dégringolade massive des cours de l’or noir qui ont perdu plus de 60% entre mi-juin 2014 et fin janvier 2015. « Nous savons dans cette industrie que les chocs liés à la chute des prix arrivent, nous y sommes habitués », a constaté Bob Dudley, directeur de BP, à contre courant des espoirs du ministre koweitien du pétrole. « Les entreprises du secteur de l’énergie doivent s’adapter », a-t-il poursuivi.

Pour les experts de British Petroleum en effet, l’offre de pétrole de schiste continuera d’augmenter aux États-Unis sur la première partie de la période d’une étude allant de 2013 à 2035, puis s’aplatir dans les années suivantes. La production américaine de pétrole de schiste va croître de 3 mbj entre 2013 et 2035, représentant près des deux tiers de la production mondiale de ce produit. En tout, la production nord-américaine devrait augmenter de 9 mbj entre 2013 et 2035. BP souligne d’ailleurs que les États-Unis devraient devenir un exportateur net d’énergie en 2015 et devraient devenir autosuffisants en pétrole une quinzaine d’années plus tard, après avoir importé près de 60% de leurs ressources pas plus tard qu’en 2005. Mais à plus long terme cependant, lorsque la croissance de l’offre de pétrole de schiste ralentira, la production de l’OPEP devrait augmenter dé- passant d’ici 2030, le record historique de 2007 (32 mbj), annonce le rapport. La part de marché de l’OPEP devrait alors se situer autour des 40%, un niveau similaire à la moyenne de ces 20 dernières années car globalement, la consommation mondiale d’énergie devrait augmenter de 37% entre 2013 et 2035, tirée très majoritairement par les pays hors-OCDE, Chine et Inde en tête, deux pays qui deviendront respectivement la plus grosse et la troisième plus grosse économie mondiale, a anticipé le rapport.

Il ressort de ces analyses que du pétrole en abondance sera mis sur le marché durant les années à venir, car même la baisse des investissements décidée par plusieurs compagnies pétrolières de premier plan dans l’exploitation des pétroles de schistes, ne pourrait avant le moyen et le long terme, avoir une influence à la hausse sur les cours. Cette hausse ne pourrait être réellement perceptible que d’ici plusieurs semestres notait M. Dembik cité par l’AFP. La croissance mondiale, même conséquente, qui pointe à l’horizon, ne pourra en aucun cas en ramener les prix au niveau de ceux connus entre 2012 et 2014. Le pétrole de schiste revient à l’extraction à 70 dollars le baril et son prix de rentabilité ne saurait descendre à moins de 90 dollars estiment les spécialistes. C’est donc autour de ces chiffres que, dans le futur et pour longtemps encore, se situeront les prix de l’or noir.

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