Intermède : Averroès, le fils d’Aristote

 

A chaque numéro, OGB Magazine consacre une rubrique « intermède » où le lecteur marquera une pause récréative, dans laquelle, il sera accompagné par l'écrivain Rachid Ezziane, professeur en philosophie, auteurs de plusieurs romans édités par Edilivre-aparis , tels ; «  l’Etrange Sommeil De L’Ecrivain Solitaire», « Il neigeait sur le soupir du maure», « l’Amour au pays des Kandjars » etc.. Pour cette fois-ci, nous vous proposons

 

 

Averroès, le fils d’Aristote

 

Sur une terre d’Europe, partiellement musulmane, qu’on appelle la presqu’île Ibérique, dans une contrée, que les premiers arabes avaient appelé AL-Andalous, où l’Islam avait atteint son apogée civilisationel, où les trois religions se côtoyaient sans peur ni reproche, où la philosophie grecque, oubliée et muselée durant des siècles par l’Eglise et le règne de l’ignorance Moyenâgeuse, avait trouvé une terre fertile et des têtes pensantes pour renaître de ses cendres ; sur cette terre, un homme, de confession musulmane, qui parle et écrit l’Arabe, se voit confier l’honneur, sans le demander ni l’acclamer, d’incarner l’éveil et la renaissance de l’Europe latine, et même de tout l’Occident, en ces années-là de vaches maigres, en hommes de culture et de tolérance, Ibn-Rushd, il s’appelait ainsi. Parce que l’Europe le revendiquait européen qu’ils l’ont baptisé Averroès. Pour que l’éveil soit en adéquation avec la connotation patrimoniale.

 

Pour que l’avant-garde philosophique ne dévie pas de son chemin Gréco-romain. Pour que, même quand c’est un Arabe, ou un musulman, qui se réclame philosophe et que sa pensée l’atteste et l’illumine, tout mène à Athènes ou Rome ou quelque part du côté du soleil couchant…

 

Mais Averroès, Ibn-Rushd, le fils d’Aristote, apportera à la léthargie intellectuelle de l’Europe, et de quelques contrées du monde, un nouveau souffle par ses questions qu’il pose, dans les écoles et même dans les mosquées : peut-on chercher la vérité sans tomber dans l’apostat ?

 

Peut-on discuter sur la création de l’univers ? Et enfin, peut-on concilier religion et pensée spéculative ? Croyance et philosophie ?...

 

Et Ibn-Rushd ouvre le bal de la libre pensée… Et les érudits et les philosophes d’Europe et d’ailleurs se hâtent (lentement) pour rejoindre Al-Andalous. Essayent de se frayer un chemin jusqu’à lui et ses disciples. Et plus il en arrivait les têtes bien remplies, plus on approfondissait les questions : le temps, qu’est-ce que le temps ? A-t-il un commencement. A-t-il une fin ? Est-il chose ou immatériel ? Et l’âme ? Qu’est-ce que l’âme ? Disparaît-elle avec la disparition de son corps ? Ou bien est-elle éternelle ? Et l’esprit ? Qu’est-ce qu’il est, et où se trouve t- il ? Que peut-il y avoir au-delà de la mort ?

 

Et pourquoi meurt-on ?… Ceux qui osaient, dans l’Europe d’alors, penser ou réfléchir à ces questions étaient rares ou se cachaient pour se les imaginer. Mais Ibn-Rushd, que les musulmans l’ont presque oublié, et oublié aussi que c’est par l’Islam que la philosophie Grecque est revenue aux siens, les occidentaux, les avait posées avec audace et conscience ; surtout avec conviction intellectuelle…

 

Mais avant cela, il avait résumé et commenté les œuvres du grand philosophe Aristote dans plus de quatre-vingt livres et pas moins de vingt mille pages. Et après cela, Ibn-Rushd arriva à la conclusion que rien ne peut contredire la foi et la pensée logique ou philosophique. Car, pour lui, elles sont autonome sans s’affronter ni se contredire. Seulement, la philosophie n’est pas compréhensible pour le commun des mortels, et de ce fait, le philosophe doit graduer l’explication philosophique. Et la rendre compréhensible, comme les mathématiques ou la science des calculs.

 

Et puis, après sa mort… Mais avant de vous dire ce qu’il advint après sa mort, je vous laisse l’accompagner dans sa dernière demeure. « Il est d’abord enterré, dit Jacques Attali dans l’un de ses ouvrages, sur place [là où il est mort, à Marrakech], au cimetière de Bâb Taghzût. Trois mois plus tard, son cercueil est transporté à Cordoue. Selon l’historien Ibn Arabi, « on chargea le cadavre sur une bête de somme, l’autre côté du bât étant équilibré par ses écrits ». Magnifique symbole pour ce voyageur de l’esprit à la recherche d’un équilibre entre foi et science ! » Après sa mort, en Europe et le monde occidental, une philosophie occidentalisée et christianisée vit le jour et prit le nom de l’« Averroïsme » pour mieux expliquer la pensée sans aller au-delà des dogmes théologiques.

Un arabe musulman est passé par là au temps de la fraternité entre les hommes sans distinction de culture ou de religion… Telle est en vérité l’essence de l’humanité. Le plaisir de penser. Et Ibn-Rushd sait le dire mieux que quiconque : « Penser, c’est vivre, c’est s’unir à l’univers… » •

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