Pasquale Ferrara, Ambassadeur d’Italie à Alger : «Pour un développement de partenariat économique durable»

  • By Super User
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  • Posted 21 April 2018

Dans cet entretien, il revient sur la nécessité de favoriser davantage le partenariat entre PME et également sur les grands projets d’investissement de sociétés italiennes en Algérie.

 

 


Oil & Gas Business Magazine : Quel bilan faites-vous des relations commerciales entre l’Algérie et l’Italie ?


Pasquale Ferrara : Nous sommes particulièrement satisfaits car l’Italie était en 2016 le premier partenaire de l’Algérie. Nous avons eu un volume d’échange dépassant les neuf milliards de dollars. Il faut relever qu’il s’agit d’un échange plus ou moins équilibré des deux côtés

 


Pour l’année 2017, vous mainteniez votre place de premier partenaire ?


 

En effet, nous maintenons notre place de premier client. En raison de la limitation des importations que le gouvernent algérien a pris pour diversifier l'économie nationale, nous nous attendons à des réajustements dans le volume


Général des changes entre l'Italie et l'Algérie.  Pour le moment, nous enregistrons une baisse importante. Nous travaillons pour préserver nos relations commerciales tout en respectant la politique économique algérienne qui vise à favoriser l’investissement dans le pays.


Existe-t-il des projets d’investissement en Algérie ?


Il y a trois grands axes au niveau de la présence italienne en Algérie. Le secteur le plus important est celui de l'énergie. Il ne s'agit pas seulement de la vente de gaz et de pétrole. D'importants investissements ont été réalisés par la compagnie ENI, présente depuis 1981 en Algérie dans l'exploitation du gaz et du pétrole. Actuellement ENI est aussi intéressée par le développement des énergies propres. En compagnie du PDG de Sonatrach et celui d'ENI, nous avons inauguré une installation à Hassi Messaoud, en plein désert, pour la production d'énergies photovoltaïques. Cela constitue un signal très fort car les deux compagnies, qui ont toujours travaillé dans le gaz et le pétrole, ont décidé de faire un investissement dans les énergies renouvelables. Je reste persuadé que c'est l'avenir du secteur énergétique. Un autre grand secteur dans lequel les entreprises italiennes sont toujours présentes en Algérie est les grands travaux publics. Depuis des décennies, les entreprises italiennes ont réalisé des barrages, des autoroutes, des chemins de fer avec des ouvrages qui sont parfois très compliqués du point de vue de la réalisation technique. Ils ont donné du travail à des milliers d'algériens. Soulignons également que ces salariés algériens bénéficient souvent de formation en Italie ou ici, en Algérie. Nous partageons notre savoir-faire avec la formation et je pense que c'est assez typique des entreprises italiennes. Très peu d'entreprises font ça. Même les grands travaux publics ont désormais des composantes technologiques importantes. Nous avons récemment visité les chantiers pour l'installation des stations de péage de l'autoroute est ouest. Il faut savoir qu'il n'y a pas que les stations de péages mais aussi la surveillance, la sécurité, le système pour les urgences. Il y a toutes les installations de télécommunication tout au long de l'autoroute. C'est-à-dire qu'il ne s'agit pas de poser du béton unique­ ment. C'est très intéressant cette intégration dans les différents domaines.

Le troisième secteur est le secteur industriel.  L'Italie est un pays transformateur de produits et donc exportateur. Nous sommes très présents dans le commerce international de façon global. Depuis les années 2000, les entreprises italiennes ont commencé à faire des investissements importants dans plusieurs régions du monde : Amérique latine, Etats-Unis, Europe. Nous comptons maintenant des partenariats stratégiques en Afrique du nord et au Moyen-Orient. Cela dit, ici en Algérie, nous avons une présence italienne qui commence à se manifester, par exemple, dans le secteur de l'agroalimentaire. Une entreprise est située à Boumerdes et qui s'appelle lnalca Algérie, en relations directe avec le Ministère de l'Agriculture, est dans le domaine de la transformation et la distribution de la viande de qualité. Même dans ce contexte. il s'agit aussi de la création de postes de travail. Dans le secteur commercial, l'industrie italienne Ferrero qui produit du chocolat (la fameuse Nutella').ne fait pas uniquement l'exportation. En effet, elle a mis en place une chaine de distribution qui emploie 900 personnes en Algérie et elle est en train de réaliser une campagne de publicité innovatrice et là aussi, des jeunes créatifs travaillent dessus. Ce qu'il faut comprendre c'est que lorsque nous parlons d'exportation, il ne s'agit pas uniquement de la vente d'un produit mais tout ce qui vient avec, et parlais cela peut constituer un premier pas pour s'installer dans le pays en tant que producteur. Je voulais faire cette précision car parlais lorsqu’on parle de commerce cela est réducteur. Dans le secteur de l'industrie des véhicules automobile et qui sert à l'agriculture, nous avons ici, CNH qui travaille déjà en Algérie et aussi IVECO.CNH produit des tracteurs et IVECO des camions. Nous essayons d'encourager les entreprises italiennes à venir s'installer en Algérie. Récemment il y eu une manifestation d'intérêt de FCA automobile (FIAT) pour commencer une production en Algérie de deux types de voiture. à savoir la nouvelle Tipo e le Doblo. Ils ont déjà un projet qu'ils sont en train d'élaborer. Fiat est en contact avec le Ministère de l'Industrie et ils ont l'intention de pré­ senter un projet d'investissement pour l’année en cours. Nous avons conscience que l’Algérie est un très grand marché, tout comme l’Afrique du sud pour le secteur automobile en Afrique.

Quels échos avez-vous des hommes d’affaires italiens ?


 

Nous comptons en Algérie plus ou moins 180 entreprises italiennes installées. Beaucoup sont restées même durant la décennie noire. Il s’agit d’entreprises différentes les unes des autres. Elles sont installées ici et ne pensent pas quitter. Il est vrai que les entreprises italiennes ont l’idée qu’on pourrait rendre un peu plus souple la règlementation pour les investissements. Ce n’est pas nécessairement la règle du 49/51 mais plutôt des difficultés au niveau des opérations pour les petites et moyennes entreprises. La structure économique de l’Italie est faite de PME. Cependant elles ont comme perspectives la globalisation. Elles se projettent au niveau mondial. Nous pensons à cet effet organiser un petit séminaire en Algérie sur l'expérience italienne de la petite et moyenne entreprise. Il ne s'agit pas d'enseigner car chaque pays a sa structure économique. Nous désirons juste partager l'expérience. Nous avons créé récemment un club d'affaire qui est devenu opérationnel. Nous avons eu avec les membres du gouvernement des conversations constructives. L'Italie comme l’ensemble des   pays européens comprennent la nécessité pour l’Algérie de conserver sa souveraineté économique dans des secteurs stratégiques comme la télécommunication, la défense, l'énergie et le domaine des grandes infrastructures mais parallèlement, nous nous interrogeons sur la nécessité de maintenir la règle du 49/51 pour les petites entreprises qui souhaitent établir un partenariat avec une autre petite entreprise privée algérienne. Nous comprenons et respectons bien l'esprit de la loi mais peut-être qu'on peut rendre la situation plus diversifiée et plus souple.


 


Comment expliquez-vous le positionnement de l’Italie ?


 

L’Italie se place à la première place du fait qu’elle a acheté beaucoup plus de gaz en 2016.Les importations de gaz algérien sont passés à de 7 milliards de m3 environ à plus ou moins 19 milliards. Ce qui constitue une augmentation de plus de 40 %.

Cela a contribué à faire en sorte que l’Italie soit le premier partenaire. Les exportations italiennes sont principalement constituées d’équipements industriels. En effet, ce n’est ni la mode, ni la nourriture mais les m chines.

Comme il y a un besoin pour renforcer la production nationale, l’Algérie a besoin de machines industrielles.


Qu’en est-il du projet Galsi ?



J’étais présent en 2008 lorsque le traité a été signé en Sardaigne avec M. Bouteflika car je travaillais au ministère des affaires étrangères à la direction presse et communication. Je me souviens très bien de tout l’enthousiasme.

Pour nous le projet continue d’être d’intérêt. Les gouvernements ont la fonction d’établir un cadre de facilitation pour la réalisation du projet, et la volonté politique reste là, elle n’a pas changé. Cependant, l’évaluation des termes économiques de la réalisation de projet sont entre les mains des entreprises. Nous espérons que la demande de gaz soit plus importante pour justifier un grand investissement.

Pour l’instant, dans le Trans-med qui connecte l’Algérie et l’Italie transite moins de gaz qu’on pourrait envoyer. Il est donc nécessaire que le marché présente les conditions favorables pour un tel investissement.


 


La question d’approvisionnement du gaz algérien est centrale.


 

En 2016 l’Algérie a donné 30% du gaz consommé en Italie. 15% arrive de l’Europe du Nord et 40 % de la Russie. Selon les statistiques, la demande de gaz dans le futur va beaucoup augmenter. Cette volonté de se tourner vers des énergies plus propres favorise le gaz, puisqu'il est plus propre que le pétrole. A cela s'ajoute le photovol­ taïque pour un panorama de production énergétique intéressant. Des nouveaux producteurs et des nouveaux projets de gazoducs sont en marche, surtout dans la Méditerranée orientale. Que va-t-il se passer avec les fournisseurs traditionnels de l’Italie ? Il faut noter que la diversification n'est pas la substitution. Nous agissons par addition vu que la demande va augmenter. Cela ne va pas avoir de conséquences majeures par ce qu'il est prévu que la demande en gaz va s'élever.

 

Par rapport à l'année passée, nous constatons une baisse qui est autour de 34% dans le volume total pour les exportations italiennes en Algérie.  C'est lié au changement de politique économique que nous respectons mais cela produit des conséquences. Le Premier ministre Ouyahia a dit qu'il allait mettre de l'ordre au niveau de la réglementation du commerce extérieur. Un des éléments clé pour le développement des relations pas seulement commerciales, mais aussi industrielles, c’est d’avoir un cadre réglementaire stable. La confiance est une composante très importante des relations économiques et commerciales. Nous avons traversé une période où les domiciliations bancaires avaient été bloquées. Elles ont été faites alors que les importations avaient été conclues antérieurement.


Pourriez-vous nous préciser la composante des principaux produits que l’Algérie importe de l’Italie ?


 

Avec 17,22 % du total de volume des échanges algériennes au premier semestre de l’année, l’Italie est le premier partenaire économique de l’Algérie, et son premier client avec 3,12 milliards de dollars.

L’Italie est son troisième fournisseur avec 1,64 milliards de dollars. En tête de liste des importations figurent les équipements industriels, l’acier, et les hydrocarbures raffinées.

Pour ce qui est de la coopération énergétique entre nos deux pays, je souhaiterais rappeler que l’Italie existe depuis des décennies dans le domaine des hydrocarbures, notamment à travers sa multinationale Eni. Une collaboration que nous comptons poursuivre dans le domaine des énergies renouvelables. ENEL Green power, classée parmi les entreprises les plus avancées non seulement dans les photovoltaïques, mais dans toute l’industrie du renouvelable. Il y a plusieurs entreprises italiennes qui sont intéressé au programme algérien de génération de 22GW d’électricité d’origine verte, qui commence par 4000Mw.

 


Votre excellence, vous évoquiez tout à l’heure la présence des investisseurs italiens en Algérie, je souhaiterais mettre la lumière sur les investissements des algériens en Italie. En dehors du rachat de l’aciérie Lucchini de Piombino par Issad Rebrab, avez-vous des informations d’autres investisseurs algériens qui ont acquis des unités de production en Italie ?


 

A ma connaissance il n’y a pas pour le moment de grands investisseurs algériens en Italie.


Concernant l’investissement de monsieur Rebrab, le problème financier de l’aciérie dure depuis deux ans. Beaucoup d’articles dans la presse italienne en parlent mais sans qu’en puisse connaitre l’état réel de l’avancement du dossier. Pourrions-nous savoir où en est cet investissement ?


 

L’investissement de M. Rebrab est un investissement très important, qui a connu beaucoup de complications. Monsieur Rebrab - que je connais particulièrement- est en contact directe avec le ministre italien de l’économie Carlo Calenda. Ensemble, ils sont en train de gérer cette phase critique du sort de l’aciérie. Après plus de deux ans de préparation, ils se sont fixé un rendez-vous pour la fin octobre pour déterminer le sort de l’usine. C’est-à dire, trancher s’ils pourront poursuivre l’investissement ou se rendre compte qu’ils ne pourraient mobiliser les ressources financières nécessaires, étant donné que les banques, y compris italiennes, ne pourraient prendre de risque dans cette opération.


Il faudrait relever que toutes les institutions italiennes, aussi bien le maire, le président de la région de Toscane ainsi le ministre italien de l’économie, sont, tous, très engagés pour vérifier si toutes les conditions de la poursuite de l’investissement sont réunies. J’ai moi-même rencontré monsieur Rebrab et il est conscient qu’il s’agit, parmi d’autres choses, de la condition de 2200 travailleurs avec leurs familles.


A l’heure actuelle, l’aciérie de Piombino est fonctionnelle dans seulement une de ses lignes de production.


 


Vous parliez tout à l’heure de l’importance des échanges des expériences entre nos deux pays. L’Algérie traverse actuellement une crise financière. L’Italie connait également depuis la grande crise mondiale 2008-2009, une situation de crise financière. Pourriez- vous nous expliquer comment votre pays a- t- il envisagé de faire face à la situation ?


 


En effet, comme nous sommes un pays transformateur –exportateur, notre économie a subi les conséquences du grand recul du commerce mondial, qui a été soldé par la réduction des marchés. Cela a produit une restructuration de l’industrie, qui nous a permis de renouer avec la croissance économique, qui est actuellement au niveau de 1.3%. Nous commençons à entrevoir le bout du tunnel. Et ce, pas uniquement en Italie, car c’est toute l’économie européenne qui s’est remise en marche.


Je souhaiterais préciser que l’Italie n’a pas connu de crise financière similaire à celle de certains pays, notamment de l’Europe méridionale, pour la simple raison que la dette italienne est une dette interne. Nous comptons en effet près de 131% de dettes publiques.


Nous n’avons pas contracté de dettes auprès des institutions européennes ou internationales.


 


Quels ont été les mécanismes pris par l’Etat italien pour réduire l’impact de la cette crise sur la vie économique et sociale du pays ?


 


L’Etat a œuvré à la prise de mesures nécessaires tout en faisant tout ce qui est dans son possible pour éviter la destruction des services sociaux du pays, écoles, hôpitaux etc.

Nous avons, à titre d’exemple, procédé à la réduction de la dépense dans le secteur public, en réduisant le nombre de création de poste d’emploi, dans un secteur qui subissait déjà une pression due au développement technologique.


Dans ce même domaine, il a été décidé d’augmenter l’âge de la retraire. Il y a eu également une révision pour le changement de l’espérance de vie visant modification de l’âge des départs à la retraite. Vue la structure démographique italienne actuelle qui connait une baisse de natalité, contre une longévité de la population, les systèmes d’assistance sanitaire, des pensions, et tout ce qui les accompagnent, doivent faire objet de gestion adaptées et très intelligentes. Les mesures prises sont certes très compliquées, et connaissent de la résistance. Cependant l’Etat doit poursuivre afin de mettre en place un système de providence soutenable.


Il y a eu certes une crise en Italie, toutefois, il y’a eu une démonstration de la solidité du pays, du point de vue de sa performance et sa crédibilité internationale.


 

 

 

 

 

 

 

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