Pham Quoc Tru, Ambassadeur de la République Socialiste du Viet Nam à Alger: « Les potentialités perdues »

 

Pham Quoc Tru est ambassadeur du Viet
nam à Alger. A la veille
 de la célébration du 55e anniversaire des relations algéro-viétnamienne, il revient, dans cet entretien sur les relations commerciales entre son pays et l’algérie qui sont en deçà des capacities de chacun. les deux pays, qui entretiennent une longue amitié et des relations au beau fixe, n’arrivent cependant pas à profiter d’une coopération commerciale soutenue et apaisée.

 

Oil&Gas Business Magazine : Existe- t-il des projets dans les énergies entre nos deux pays ?

S. E. M. A. Pham Quoc Tru : Un projet existe entre l’Algérie et le Viet Nam dans le pétrole. C’est un petit projet pour l’Algérie car l’Algérie est un grand producteur de pétrole. Par contre, il s’agit d’un grand projet pour nous, petit producteur. Le pétrole représentait 20 % de nos revenus. Aujourd’hui il contribue à notrePIB del’ordre de 4 à 5%. Nous exportons plus de 200 milliards de dollars de produits dans le monde, mais le pétrole représente moins de 10 milliards.

Quel type de biens exportez-vous ?

Nous exportons dans le monde entier des produits électroniques. Cela représente entre 40 à 45 milliards de dollars par an soit, entre 20 et 25 % de l’exportation totale.

Et le reste se partage comment ?

Nous exportons un lot important de vêtements et de chaussures, du textile aussi. Cela représente plus de 20 milliards de dollars chaque année. Nous exportons également des produits agricoles et aquatiques.

Que pourriez-vous apporter à l’Algérie ?

Nous avons souvent exprimé aux Algériens notre volonté de coopérer, particulièrement dans le domaine aqua-agricole. Et nous sommes prêts à coopérer, mais le problème est la concrétisation de cette volonté. Ce qui fait que jusqu’à maintenant, il n’existe aucun projet. L’Algérie continue de négocier pour son insertion à l’OMC. Cela fait dix ans. Mais jusqu’à maintenant, l’intégration à l’OMC n’est pas achevée. Je peux affirmer que la partie algérienne a manifesté la volonté de partager les expériences avec le Viet Nam. Lors des rencontres, nous en avons beaucoup parlé. Nous voulons partager notre expérience avec nos amis algériens. Le problème c’est qu’on dit mais on ne fait rien.

Nous souhaitons que la partie algérienne fasse des propositions. Elle doit dire quels problèmes elle rencontre et ce qu’elle veut que le Viet Nam partage. L’Algérie pourrait inviter des experts du Viet Nam à venir ou envoyer des cadres au Viet Nam pour discuter et pour travailler ensemble, bâtir et réaliser un projet mais jusqu’à maintenant rien n’est fait.

Quelles en sont les raisons à votre avis ?

Il y a plusieurs raisons. L’Algérie fait face à des problèmes. Des problèmes qui sont liés à l’industrie, à l’exploitation du pétrole qui représente une part trop importante. Or l’exploitation du pétrole c’est facile. Cela suffisait dans les années précédant la chute du pétrole. La recette pétrolière représente plus de 97 % du revenu en Algérie. Parallèlement, l’industrie, la production dans d’autres domaines n’ont pas été développées. Les ventes du pétrole suffisaient. Maintenant les recettes ont beaucoup baissé et si cela se poursuit, dans quelques années, elles s’épuiseront. L’Algérie a commencé à changer de stratégie. Il y a eu des efforts pour voir la production domestique augmenter dans de nombreux domaines et la volonté expresse d’ouvrir aux investissements mais cela n’est pas assez.

J’ai vu des investisseurs vietnamiens avant de venir en Algérie. J’avais parlé du potentiel en Algérie. Des entreprises ont manifesté la volonté de venir explorer le marché. Nous avons envoyé régulièrement à la capitale des informations sur le marché algérien mais jusqu’ici, aucun n’a demandé à venir. Il y a plusieurs raisons. Beaucoup ont considéré que l’environnement des affaires n’est pas encore très favorable. Et c’est sans compter sur les problèmes liés au transfert d’argent. Par exemple dans les chantiers de construction, des vietnamiens embauchés par des entreprises algériennes sont payés en dinars. Or les ouvriers vietnamiens doivent envoyer de l’argent au Viet Nam à leur famille et cela est problématique de changer et faire transférer. Pour le transfert d’argent nous faisons appel à d’autres banques en Europe, aux Etats-Unis ou aux pays du Golfe. Cela est très coûteux.

Combien comptez-vous de ressortissants vietnamiens en Algérie ?


Ils sont 3 000 ouvriers vietnamiens. Ils sont principalement embauchés par des entreprises chinoises. Les entre- prises chinoises ont tout un système donc elles arrivent à embaucher des Vietnamiens tandis que les entreprises algériennes, elles, ne peuvent pas. Les Chinois savent tout faire. Ils ont un sys- tème très compliqué et peuvent tout résoudre. Les investisseurs vietnamiens peuvent travailler ici dans divers domaines, dans la construction par exemple et cela mettrait en compétition les entreprises vietnamiennes avec les entreprises chinoises même si entrer en compétition avec les chinois est difficile. Mais les Vietnamiens sont très forts dans le secteur de l’agriculture, de l’aquaculture et dans l’industrie électronique. Nous exportons beaucoup de téléphones portables et même dans la télécommunication, le Viet Nam est très compétitif. Viettem fait partie des 20 plus grands groupes dans le monde. Il a investi dans une dizaine de pays dont 6 ou 7 pays africains. Vietten désirait pénétrer le marché algérien mais il a rencontré des problèmes de licence. J’ai entendu dire que le groupe avait approché les responsables algériens pour voir la possibilité d’intégrer le marché algérien mais ils n’ont pas réussi.

Il fut question un temps de créer un conseil des affaires ?

Nous avons proposé la création d’un conseil des affaires. J’ai eu l’occasion de voir de nombreuses entreprises algériennes. Mais jusqu’ici les deux gouvernements n’en n’ont pas encore parlé. Nous attendions beaucoup de la tenue de la 11e session de la commission mixte qui aurait dû avoir lieu au mois d’avril dernier mais à la dernière minute la partie algérienne a annulé la tenue de cette session en raison de non disponibilité du ministre en charge de l’Industrie et des Mines, M. Bouchouareb. Nous avons été avisés par le ministère des Affaires étrangères 5 jours avant la tenue de la session. On nous a dit que le ministre devait aller à l’étranger, désigné par le président de la République. Alors que nous avions tout préparé et que nous attendions une vingtaine de membres du gouvernement et une trentaine d’entreprises vietnamiennes. Nous avons dû tout annuler. Nous avons parlé de la tenue de cette session au mois de septembre. Notre ambassade a envoyé au moins deux notes pour demander à la partie algérienne de confirmer, sans aucune réponse. Donc, pour septembre, je ne pense pas que cela tienne. Nous sommes dans une période de changement en Algérie, la création d’un nouveau gouvernement.

Quel est le volume des échanges entre les deux pays ?

Nous exportons pour 40 milliards $ aux Etats-Unis. Avec l’Algérie, nous sommes à 270 millions de dollars donc c’est très minime.

Nous exportons surtout du café en Algérie et cela représente presque le tiers des exportations. Il y a aussi les téléphones portables et les pièces électroniques. Vient ensuite le textile, les chaussures et les produits aquatiques et le riz ainsi que les poires. Le Viet Nam est le premier producteur mondial de poires.

Nous avons exporté beaucoup de poires en Algérie. Nous importons de l’Algérie, un volume de 2 à 3 millions de dollars par an. Nous y retrouvons des matières premières pour les aliments pour les

animaux, quelques produits pétroliers et un peu de dattes et d’huile d’olive. Le Viet Nam est un marché émergent avec une population de près de 100 millions de consommateurs, ce n’est pas petit. Il est dommage pour l’Algérie qu’elle n’exploite pas cette filière. Elle n’est pas prête pour l’exportation sauf concernant le pétrole et le gaz.

Existe-t-il des accords entre les deux pays ?

Les deux pays ont signé trois accords. Un accord commercial qui donne les principes généraux mais qui ne contribuent pas beaucoup aux commerces entre les deux pays.

Les obstacles au commerce entre les deux pays persistent encore. Par exemple, le droit des douanes est très élevé. Un produit vietnamien doit payer un droit de douanes de plus de 50 % ce qui oblige à augmenter le prix du produit. Le Viet Nam a adhéré à l’OMC et nous bénéficions de droits de douane beaucoup plus bas pour les pays membres. Surtout dans les pays industrialisés, les droits de douanes pour les produits industriels font moins de 10%. Alors que pour pénétrer le marché algérien nous devons payer un droit de douanes de plus de 50%.

Les procédures de douanes aussi sont compliquées et prennent beaucoup de temps. J’ai recueilli des plaintes de la part des entreprises vietnamiennes. Les containers arrivent au port en Algérie et ils sont parfois bloqués trois mois ou plus et quand toutes les procédures ont été réglées, les frais à payer sont plus élevés que la valeur du container. Très récemment, nous avons reçu de nombreuses plaintes d’entreprises exportatrices du Viet NaM. Des containers de poissons sont arrivés au port d’Oran voilà deux mois déjà. L’acheteur algérien n’a pas payé pour retirer le container et puis l’application de la nouvelle règle du gouvernent algérien fait que si le poisson contient je ne sais quoi de plus que ce qui est admis dans le poisson, alors le poisson est refusé. Le problème réside dans le fait que la règle a été émise après la signature du contrat et le produit était déjà en route. C’est vraiment quelque chose, les entreprises n’osent pas continuer à faire des affaires avec des entreprises algériennes.

Récemment encore nous avons reçu la plainte de trois entreprises vietnamiennes pour les poires. Quand les containers de poires sont arrivés au port, les entreprises algériennes avaient préalablement signé un contrat avec l’exportateur vietnamien. L’acheteur algérien avait fait un dépôt de plus de 40 000 dollars, la valeur du container s’élevait à plus de 160 000 dollars. Selon le contrat, pour réceptionner le container, l’entreprise algérienne doit payer le reste via la banque, mais je

ne sais pas pourquoi, l’entreprise algérienne a pu retirer le container et elle a prétendu que la qualité de la poire n’est pas bonne. Elle a fait des photos en disant que les poires étaient mélangées avec de la pierre et a refusé de payer. Ce qui est incompréhensible c’est que l’entreprise algérienne à pu ouvrir le container ; car si elle ne paie pas, la loi ne permet pas du tout d’ouvrir le container. Mais dans ce cas elle a pu ouvrir et a refusé de prendre le contai- ner tout en demandant à l’entreprise vietnamienne de le récupérer.

Durant le voyage du container, le prix de la poire a baissé de 30 %, l’entre- prise algérienne a refusé de recevoir le container à cause de la baisse du prix de la poire sur le marché. Le vendeur vietnamien est venu pour essayer de régler le problème, il a accepté de baisser le prix puisque cela n’était pas rentable de reprendre le container mais l’acheteur algérien a toujours refusé. Le principe selon la loi algérienne est que trois mois après, si le container n’est pas retiré du port, il est confis- qué par le gouvernent algérien qui le vendra aux enchères. Je pense qu’à ce moment là, l’importateur algérien pourra acheter à un prix très très bas. Les affaires comme celle-ci découragent les Vietnamiens à faire des affaires avec des opérateurs algériens. Récemment, nous avons recueillis 5 à 6 plaintes de cette sorte. Et puis les nouvelles mesures restrictives pour les importations ont beaucoup affecté nos exportations.

En juillet, les nouvelles mesures du gouvernement de M. Tebboune ont fait chuter de plus de 40 % nos échanges par rapport au mois précédent, c’est presque la moitié.

Les Premiers ministres algérien et vietnamien, en 2016, ont convenu d’augmenter le volume du commerce bilatéral pour atteindre un milliard de dollars en 2020. Il ne nous reste que trois ans et nous sommes loin des objectifs.

 

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