entre réalité économique et visées géopolitiques

La puissance est affaire de force, mais aussi d’intelligence et de mise à profit des opportunités. C’est ce qui semble avoir poussé l’Arabie Saoudite et l’Iran, antagonistes en tout et pour tout, à tempérer leurs ardeurs guerrières, à contourner la question pétrolière des visées géopolitiques, et à extirper la question du prix du pétrole de l’essentiel des luttes ancestrales et lointaines qui les opposent. 
Les deux pays, confrontés simultanément pour le premier à une baisse drastique de ses recettes, et pour le second au besoin de rattraper le retard de ses recettes, étaient dès le départ face à un dilemme insoluble, un véritable noeud gordien, que rien ne pouvait défaire autrement que par « le tranchant d’un coup de sabre ».

Ce coup de sabre s’est produit à l’occasion d’un accord historique pour les deux parties, l’une d’elles en proposant la réduction de sa production de près de 450 000 barils/jour, et la seconde en acceptant de limiter sa production à 3.700.000 barils/jours, tout en gardant la possibilité de parvenir à 4 millions de barils/jour, véritable cadeau de l’adversaire à son pire ennemi. 
En réalité, et tout en sachant que le monde du pétrole est loin d’être celui des bisounours, d’autres facteurs ont amené les deux plus grands producteurs de l’OPEP, à devoir accorder leurs violons sur la question sensible du gel de la production, car, n’ayant tous les deux aucun autre choix pour le moment. Il s’avère en effet qu’à la veille de leur venue à Alger, les deux puissances régionales du Moyen-Orient se trouvaient, pour la première fois dans une situation similaire en terme de définition de stratégie de résilience, face à la crainte d’une brutale rechute des prix qui serait née d’un nouveau désaccord lors de cette rencontre.

De l’art d’abattre une guêpe avec un révolver

En décidant d’une manière unilatérale de s’attaquer au marché florissant du schiste américain, l’Arabie Saoudite avait pris le risque de s’aliéner le monde du pétrole, tant les conséquences d’une chute fatale des prix était prévisible, même par ceux qui étaient les plus optimistes sur les capacités de résilience la nouvelle industrie pétrolière américaine. 
Sauf qu’à vouloir « abattre une guêpe avec un révolver », l’Arabie Saoudite en épuisant une à une ses munitions, a commencé à réaliser que même si elle avait réussi à diminuer de moitié le nombre de puits de pétrole et de gaz de schiste en activité sur le sol américain, elle était elle même arrivée au bord de la faillite économique, et par conséquent à la fin de sa capacité à jouer un rôle déterminant et influent dans ses prétentions géopolitiques (guerre au Yémen, expansion de la doctrine wahhabite, ingérence dans le dossier de la Syrie, influence en Egypte), dont l’essence même demeure et se nourrit d’une rivalité née d’un schisme religieux avec son ennemi l’Iran.


Gagner en Prudence Pour ne Pas perdre en puissance

Tout auréolé de son accord historique de levée des sanctions, le gouvernement iranien a vite fait de surenchérir sur son désir d’atteindre rapidement son plafond de production de 4 millions de barils/jour d’avant les sanctions de 2011. 
Comptant sur ses propres capacités, et sur l’apport particulier des Chinois dans ses méga-gisements aux frontières partagées avec l’Irak, l’Iran a vite compris qu’entre son objectif de se réapproprier son quota d’avant-sanction et la réalité, un réel gouffre ne cessait de grandir, tant les investisseurs occidentaux hésitants à l’idée de venir sur le sol iranien s’avéraient de plus en plus frileux et réservés.

Le niveau élevé des risques perçus par les majors pétrolières s’expliquait d’une part par le retard pris par les USA pour la concrétisation technique de la levée des sanctions, ainsi qu’au regard de la confusion maintenue sur les modalités légales et de régulation de l’investissement pétrolier dans ce pays, mais surtout en raison de la persistance des luttes internes politiciennes qui minent ce pays, dont une partie du clergé ne cesse de s’opposer à toute ouverture bradée du potentiel du soussol pétrolier, qui serait contraire aux grandes résolutions de la révolution de Khomeini de l’après-1979. 
Cette situation est d’autant plus préoccupante, que des élections présidentielles sont prévues pour 2017 en Iran, donnant un motif supplémentaire à l’inquiétude des majors, et cela malgré que le prix à l’exploitation dans ce pays figure parmi les plus bas au monde, et que l’immensité des réserves d’hydrocarbures dans ce pays soient estimées à près de 10 % du niveau mondial.

La paix n’est pas absence de guerre

Les deux pays, se sachant chacun acculé dans son propre coin sur le ring, ne pouvaient au risque d’aggraver leur situation, continuer dans une logique suicidaire, sans gain d’intérêts ni dans l’immédiat, ni sur le court terme. Ils ne pouvaient persister dans leurs attitudes passées d’autant plus que les conditions internes de leurs réalités économiques se faisaient pressantes, et qu’aucune alternative autre que celle d’un consensus n’était disponible à la veille de la réunion informelle de l’OPEP à Alger. Pour les deux antagonistes, il devenait clair que la bataille des perceptions, la guerre des coûts et les coûts de l’usure, n’avaient plus leurs places à la veille de cette rencontre.

Le spectre de Lehman Brothers planait au CIC du Club des Pins

Si les voix écoutées dans le monde de l’expertise pétrolière parlaient d’une subrogation de la géopolitique aux fondamentaux du marché lors de cette rencontre, d’autres approches parlent de plus en plus du spectre de Lehman Brothers qui a plané le jour de la rencontre du 28 septembre. En effet, la chute accélérée de la cotation de la Deustche Bank, les craintes de voir la réunion de l’Opep aboutir comme à l’accoutumée depuis 2008 à un désaccord, et les inquiétudes qui s’élevaient dans un marché réactif aux moindres soubresauts, ont refroidi les prétentions guerrières de ces deux pays. Le monde financier en ce jour du 28 septembre vivait dans la hantise d’un bis-repetita de la faillite de la banque Lehman Brothers, dont le souvenir est venu s’ajouter comme l’agrégat de trop, au risque d’un glissement et d’un effondrement des cotations bancaires des majors pétroliers, dans le sillage de celui des actifs financiers.

La menace de l’effondrement du secteur pétrolier mondial

la frilosité du marché financier marqué par la menace de la crise de la Deutsche Bank, la chute des cotations qui s’en est suivie, et la peur de voir le marché sombrer dans le cas d’un désaccord de l’OPEP, ne pouvaient être sans conséquence directe sur la perception par l’Arabie Saoudite et l’Iran, de l’impasse vers laquelle leur refus d’un consensus, aurait conduit le monde. Le spectre de la chute des actions du secteur pétrolier dans le sillage d’une crise financière, entrainant du coup les prix dans une nouvelle spirale descendante, a tempéré à la baisse les ardeurs des deux antagonistes, conscients qu’aucun frein économique ne pouvait intervenir pour stopper cette éventuelle déferlante. 
Le monde a-t-il évité en cela un armageddon financier ? Sans nul doute car les plus sceptiques sur « ce consensus surprise » de l’OPEP, ne pouvaient en cette journée l’ignorer ou s’en détourner.

La fin de légende de la résilience du schiste américain et la saturation des stocks mondiaux

Longtemps présenté comme un atout sans retour de la nouvelle stratégie énergétique américaine, la résilience du schiste américain à la chute des prix du pétrole avait étonné et surpris plus d’un, mais cette aptitude à faire face avec succès à cet évènement qui s’est faite sur la détresse et au détriment des économies des pays producteurs de pétrole conventionnel, a duré le temps qu’elle pouvait durer mais les amarres ont fini par céder. 
Les récents chiffres annoncés par Baker Huges sur le nombre de puits encore en activité, montre en effet que près de la moitié de ceux en exploitation au début de la chute des prix en 2014, ont fini par fermer, au point où il ne reste dans certains Etats aux USA, aux producteurs du pétrole non conventionnel que la prière pour que les prix remontent enfin.

Dans le même temps, la réunion du 15e Forum International de l’Energie avait permis d’apprendre via l’exposé de Shell que les capacités de stockage de pétrole dans le monde étaient arrivées à leur saturation extrême, et qu’il ne subsistaient plus que quelques îlots pouvant encore accueillir ce flot de pétrole à bon prix. 
Deux agrégats explosifs pour l’obligation de la fixation d’un nouveau seuil pour les prix, qui pour l’Arabie Saoudite ne pouvait que satisfaire un égo de vainqueur dans sa préservation de ses parts de marché, et pour l’Iran devoir faire face à une amère réalité, que même dans la pleine capacité de sa production, écouler son produit ne se fera qu’avec un prix en deçà de son objectif de relancer sa machine économique bien terne en ces périodes de prix à la traîne.

Le concept de l’altérité stratégique

Force est de reconnaître que les deux antagonistes, en acceptant de collaborer sous la pression des événements exogènes décrit ci-dessus, ont aussi fait preuve d’un sens de l’altérité, propre à chacun. L’Arabie Saoudite a fait office de pionnière en la matière, en admettant enfin qu’il était du droit naturel de l’Iran de revenir vers son quota de production d’avant les sanctions internationales qui lui ont été infligées des années durant. Force est de reconnaître aussi que c’est à Alger, et cela est son unique mais grand mérite, ainsi que sous l’effet conjugué de facteurs exogènes et de paramètres conjoncturels, que la paix et l’accord sur un consensus de gel de la production ont pu se réaliser, et qu’ils ne pouvaient l’être qu’entre des adversaires et entre des rivaux.

 

Hits 1695