SÉCURITÉ ROUTIÈRE: Et si on parlait d’argent ?

a sécurité routière accède enfin au stade de programme d’Etat par la création d’un comité intersectoriel sous l’autorité du Premier ministre, avec une timide entrée de la notion financière introduite dans les débats par le professeur Farès Boubaker de l’Université de Batna qui chiffre le coût moyen d’un accident matériel routier qu’il évalue à 2,2 millions de dinars en moyenne et 11 millions de DA pour un sinistre corporel ayant entrainé mort d’homme. Le gouvernement table ainsi sur une « nouvelle stratégie » pour s’attaquer « aux racines du fléau » selon les propos de Nouredine Bedoui, ministre de l’Intérieur et des Collectivités locales prononcés lors de la journée d’études organisée ce 8 mai à l’hôtel Aurassi.

Il aura fallu beaucoup de temps et la démesure d’un drame permanent pour comprendre qu’une bonne politique de sécurité routière n’est pas l’affaire exclusive de la force publique, de la coercition qui s’exprime le plus souvent par la mesure vieillotte du retrait de permis de conduire et de la pince de Denver (le « sabot ») dans les grandes villes. Cette rencontre a voulu se démarquer des précédentes en raison de la prise en compte de l’expertise internationale et nationale dans le domaine. La discussion porte désormais sur l’élargissement des débats au coût financier, évalué à 100 milliards de DA par an à la charge du Trésor Public.

Dans les statistiques, le chiffre de 4 610 morts générés en 2015 par 35 000 accidents routiers est, malheureusement, sous-évalué. Au contraire d’autres pays, en Algérie, cette macabre comptabilité fait en effet abstraction des décès enregistrés au cours des trente jours qui suivent l’accident parmi les 55 994 blessés (chiffres de 2015) traités sur place de façon archaïque et évacués parfois, selon des normes peu professionnelles.

Police routière statique

On constate que nos responsables croient que la simple présence des agents de la police routière scotchés en des endroits fixes sur nos routes et chemins est un facteur de dissuasion efficace. Or, cette tactique est invalidée par le classement morbide de notre pays en tête des zones à risque, avec une moyenne de 1 mort toutes les trois heures. Mais on persiste dans le maintien de ces services statiques. On remarquera le grand nombre d’accidents par excès de vitesse en amont et en aval des barrages fixes. Dans le nombre des victimes de la circulation, il y a aussi des jeunes gendarmes et policiers fauchés dans un lieu où ils ne sont pas sensés être et en position immobile de surcroît. Dans les pays du Nord, on considère que sur autoroute, la durée de vie d’un piéton, fut-il gendarme, est d’une demie-heure en moyenne. C’est pour- quoi, dans le composé terminologique « autoroute » il n’y a pas de place à « piéton », qu’il soit gendarme ou vendeur à la sauvette sur la bande d’arrêt d’urgence. Il faut rappeler que même dans l’espace urbain, le piéton est en danger hors du trottoir et du passage protégé. Cet archaïsme qui fonde sur nos routes la gestion de la sécurité routière distrait en les éparpillant dans la nature d’énormes effectifs de fonctionnaires qui en deviennent improductifs.

Tarif des polices d’assurances : tous dans le même sac

Les compagnies d’assurance ont remboursé 54 milliards de DA en 2014 selon le ministre de l’Intérieur. En traitant les conducteurs assurés sans distinction sur le plan tarifaire, les assurances endossent une part de responsabilité dans le désordre routier. Ce système de tarification égal pour tous, les bons comme les moins bons, ne devrait plus exister. Les bons et les mauvais conducteurs ne doivent plus être alignés dans la même grille des primes à verser pour souscrire une police d’assurance. De même qu’il est absurde que le détenteur d’un nouveau permis soit aligné sur celui de l’ancien conducteur en raison du niveau différent des risques.

Matraquage autour du permis de conduire

Nouredine Bedoui annonce l’entrée en vigueur du permis à point biométrique avant la fin de l’année. C’est toute une réforme à entreprendre en ce sens que l’adoption de ce document nécessite le même environnement digitalisé que le passeport biométrique. Grâce à ce procédé moderne, et à partir d’un véhicule équipé d’un terminal, le fonctionnaire en charge de la sécurité routière peut, accéder aux données relatives au conducteur et vérifier sur son écran l’historique de son permis. C’est un pas de géant vers la modernisation du système de sécurité routière. Il est plus dissuasif que les archaïsmes du présent. Le retrait systématique du permis de conduire suite à un constat d’excès de vitesse est, en effet, une autre aberration économique. Le traitement consécutif au flash du radar ne fait pas de distinction dans la graduation de l’excès de vitesse. Le dépassement d’un kilomètre par heure au delà de la vitesse limite autorisée est considéré en effet sur le même pied que celui de plusieurs dizaines d’autres au delà des normes. Or, le radar, aussi sophistiqué soit-il, est un indicateur de vitesse imprécis avec une marge d’erreur quel que soit son étalonnage technique. Il n’est jamais en parfaite harmonie avec le compteur de vitesse du véhicule ou le GPS. Il autorise une marge différentielle allant jusqu’à 5km dans les normes les plus sévères. Aussi, la sanction généralement surdimensionnée d’un excès de moins de 5 km/heure est un abus de pouvoir fondé sur une confiance aveugle au matériel et sur la toute puissance de l’autorité qui ne permet pas un point de vue différent du sien. Cette démarche aveugle a pu conduire au suicide chez des professionnels de la route qui n’ont pas pu se faire entendre.

Les radars, un gisement de ressources pécuniaires

La présence du barrage de police routière en aval du radar indique une mauvaise gestion dans le processus entamé par le flash qui oblige de ce fait le traitement manuel de la suite de l’opération. L’agent de la circulation griffonne en effet sur un bout de papier l’immatriculation du véhicule et n’a plus qu’à attendre quelques kilomètres plus loin que le véhicule incriminé arrive à sa hauteur pour l’établissement d’une assez lourde procédure administrative au beau milieu de l’autoroute. Les radars mobiles sont limités à deux actions banales ; le déclenchement du flash par une vitesse plafonnée à X à l’heure et l’envoi de la plaque des Mines sous forme de photo à la réception située dans un véhicule de service posté en amont. C’est un système obsolète qui exige un traitement manuel sur place. Et quand le nombre de véhicules « flashés » dépasse les capacités humaines de traitement, de nombreux contrevenants passent allègrement les mailles du filet avec un manque à gagner pour le Trésor Public et un pied de nez à la Loi. Aujourd’hui, ce vieux système n’existe plus que chez nous. Ailleurs, il a laissé place à une nouvelle génération de radars fixes ou mobiles en lien direct avec un centre de traitement automatisé. Le PV est expédié au propriétaire du véhicule sous pli cacheté à l’adresse indiquée sur la carte grise. Faut-il, néanmoins, que la carte grise comporte les bonnes informations sur l’adresse du propriétaire du véhicule incriminé. En plus de sa force dissuasive contre l’excès de vitesse et par conséquent sa contribution à la diminution des drames sur la route, le radar est une source de revenus pour les caisses de l’Etat quand il est bien exploité. Il est fort intéressant de savoir comment est géré ce système dans les autres pays. En 2015, l’Etat français a dépensé 190 millions d’euros pour faire fonctionner un parc de 4 122 radars qui ont rapporté 612 millions d’euros au Trésor public, soit 420 millions d’euros net de revenus publics sur l’année. L’installation de ces radars le long des routes a coûté 94 millions d’euros de crédit. A cette somme, il faut ajouter 92 millions d’euros destinés au financement du centre de traitement des contraventions automatisées qui gère dix millions d’amendes envoyées annuellement aux propriétaires des véhicules verbalisés. Au total, les recettes issues des radars et de l’ensemble des amendes à la circulation et au stationnement ont atteint 1, 6 milliard d’euros permettant de réduire le déficit budgétaire de l’Etat français, de développer les transports en commun et de financer une meilleure sécurité routière.

5,5 millions de véhicules

Il est faux et injuste de considérer le conducteur algérien comme un potentiel chauffard. C’est en raison de l’absence de services de police routière dynamiques et d’équipements adaptés et performants que la circulation automobile sur nos routes évolue à la manière de la progression des troupeaux, sans règles et dans le désordre. C’est dire que ce sont la présence intelligente aux endroits choisis de la force publique et l’application de la loi avec justesse et dans toute sa rigueur qui font de bons ou de mauvais conducteurs. Le désordre continu sur la route est provoqué par le déficit de présence sécuritaire dans les zones rouges. Un usager de la route irresponsable doit être considéré comme pourvoyeur de richesses en faveur du Trésor Public. Il doit payer le prix fixé par la loi à chaque contravention dûment constatée. Et en cela, le rôle de la police de la circulation routière est de constater l’infraction et de la qualifier au regard du code de la route. Il n’est pas normal qu’un automobiliste qui n’actionne jamais son feu de changement de position (feu clignotant) ne réponde pas de son acte. Une enquête sommaire nous révèle que des conducteurs qui ont parcouru des centaines de milliers de kilomètres n’ont jamais eu à payer d’amende depuis dix ou quinze ans malgré les multiples occasions où ils ont allègrement roulé sur le code de la route! Cette gigantesque permissivité économique se fait au détriment de la Loi et pénalise le Trésor public par un manque à gagner.

Entre l’excès de vitesse en agglomération et sur route en rase campagne, entre le panneau indiquant un stop non respecté et le franchissement des lignes continues, l’usage du téléphone au volant ou encore l’oubli du clignotant et le stationnement interdit, c’est un colossal manque à gagner pour le Trésor Public en raison d’une gestion encore archaïque de la sécurité routière dans notre pays. Il suffit d’imaginer le nombre de contraventions commises tous les jours par une partie des 5,5 millions de véhicules en circulation. Sécurité routière ? Il y a de bonnes raisons pour parler d’argent.

 

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