« Une attaque contre l’Algérie serait suicidaire pour Daesh »

Situé dans la commune de Mohammedia à la périphérie d’Alger, le Centre Africain d’Etudes et de Recherches sur le Terrorisme (CAERT) a pour mission principale d’assister les Etats membres dans la lutte et la prévention contre le terrorisme au regard des obligations internationales et continentales. Idriss Mounir Laalali, son Directeur nous décrit en détail les missions dévolues à cette importante institution de l’Union Africaine. La première de ses missions consiste en la gestion de la base de données relative au terrorisme et aux crimes connexes, et le recensement des compétences africaines en matière de lutte contre ce phénomène. Dans le même ordre d’idées, le CAERT s’implique dans l’analyse, les études et recherches sur ce fléau à travers un outil de veille et d’alerte dans une démarche de renforcement des capacités des Etats à mieux connaître pour mieux neutraliser l’émergence des groupes armés qui menacent la vie et la sécurité des pays. En douze années d’existence, le CAERT se réjouit d’avoir tissé un réseau assez dense d’interlocuteurs africains dans 50 pays. Les Etats membres de l’Union Africaine ont adhéré à l’obligation de mettre à la disposition du Centre un interlocuteur pour tout échange utile d’informations pertinentes concernant le climat sécuritaire et la menace terroriste. L’accent est mis sur la veille d’alerte continentale qui relie les Etats membres de l’UA, relié à la gestion des conflits, à l’évaluation des capacités de chaque pays à se défendre. Ce qui justifie des visites d’évaluation par un comité du Conseil de Sécurité dans le cadre de l’application de la Résolution 13/73. M. Idriss Mounir Laallali note avec une certaine fierté que déjà un tiers du continent, soit 18 pays ont été évalués par le CAERT avec à l’appui un rapport détaillé sur les capacités et les besoins en matière de formation et d’équipement pour chacun d’eux.

OGB Magazine : Le CAERT est bien informé sur les évènements qui marquent l’actualité libyenne. Sur la crainte que Daesh déborde rapidement hors des frontières libyennes, notamment avec cette incursion armée dans la localité tunisienne de Benguerdane. S’agit-t-il d’un test sur les capacités de défense des autorités tunisiennes ? Une provocation ? Avez-vous été surpris ?

M. Idriss Mounir Laalali : Surpris, non. Nous avons eu l’occasion d’évaluer le Sahel avant même la crise de 2010 et nous étions dans une position assez favorable pour être une bonne référence par rapport à ce qui se passe et au regard de la dynamique elle-même. Une équipe au sein de laquelle j’ai travaillé a évalué l’impact des turbulences libyennes sur le Sahel et permis l’élaboration des recommandations faites par les Nations Unies. L’important chapitre relatif au terrorisme était couvert par le CAERT. Nous avons eu à recenser et analyser en détail l’ensemble des difficultés auxquelles font face les Etats qui ont subi les soubresauts de la crise libyenne, dont notamment l’Algérie, la Tunisie, le Niger, le Tchad, le Mali, le Burkina-Faso et la Mauritanie. Aussi, j’affirme que ce qui se passe actuellement ne nous surprend pas.

En ce qui concerne l’attaque contre la localité tunisienne de Benguerdane, il y a assurément derrière elle un faisceau d’objectifs. Si Daesh avait eu l’intention d’y établir un émirat comme cela a été dit, nous pensons que c’est un objectif suicidaire car la Tunisie a la capacité de récupérer ses parcelles de territoire. Cette attaque correspond sans doute à un test pour discréditer les mesures sécuritaires mises en place récemment. L’objectif étant de démontrer que le système de défense, par la construction de tranchées notamment, n’était pas à la hauteur et ne représentait pas une dissuasion et que Daesh pouvait mener des attaques en territoire tunisien. Le message fort que ces groupes tentent de lancer à la communauté internationale s’oriente sur la capacité de nuisance et met à jour ses connexions avec certains groupes de trafiquants qui ont vu leurs intérêts s’effondrer avec le renforcement de la sécurité frontalière.

 

A quoi obéit au juste le choix de la Libye comme terrain de redéploiement de Daesh ? Les ressources pétrolières ? La position stratégique entre le Sahel et le Nord ? Une tête de pont ?

Ce qui se passe en Libye a des effets sur toute la sous-région comprenant l’Algérie, la Tunisie, l’Egypte, le Tchad, le Mali et au delà avec l’allégeance de groupes comme Boko Haram ou AQMI. Cette situation porte aussi en elle une menace à moyen terme sur la Méditerranée à travers les réseaux de migrants vers le Nord et les afflux de recrutements terroriste vers la Libye qui a été une plate-forme de départ des « terroristes djihadistes »vers l’Irak et la Syrie. Le risque, aujourd’hui, c’est le retour en Libye de ces mêmes mercenaires à l’abri d’un vide institutionnel et l’absence d’un Etat fort.

L’Algérie est-elle vraiment dans la ligne de mire de cette organisation criminelle?

Oui, le risque existe dans tous les cas de figure, dès lors qu’il y a des groupes armés qui ne répondent pas à une autorité centrale. Il faut se rappeler que l’attaque contre le gisement d’exploitation de Tiguentourine dans le sud-est de l’Algérie fut une agression commise par une force internationale composée à 99% de mercenaires étrangers. Leur défaite est une leçon qu’ils ont retenue et je ne vois pas l’Algérie comme cible d’une nouvelle attaque de ce type. Daesh, à l’heure actuelle est en phase de consolidation de ses positions en territoire libyen avec une influence plus marquée sur les populations. Pour l’heure, il n’est pas envisagé qu’il se lance vers une aventure en Algérie ou en Egypte. Ce serait, franchement suicidaire pour cette nébuleuse. Cependant, la vigilance est de mise.

Quelle évaluation l’Union Européenne a-t-elle du risque actuel avec la présence de quatre à cinq mille combattants de Daesh en territoire libyen ? A-t-elle pris conscience de la mesure du danger dans sa pleine dimension ?

La façon dont l’UE a géré le dossier des migrants indique plus le désarroi que la maitrise. Je crois que l’UE n’a pas envisagé l’après-Kadhafi et ses conséquences. Elle ne semble pas mesurer l’impact de la déstabilisation dans ce pays sur son économie ou sur la probabilité d’une crise humanitaire qu’elle aura à gérer.

Quelle la feuille de route de Daesh en Libye et sa périphérie ?

L’organisation, en elle même, a pris tout le monde par surprise. Avec tous les efforts déployés à l’échelle internationale dans la lutte contre Al Qaida, voici qu’on se retrouve avec une nouvelle organisation terroriste, Daesh, qui a réussi à contrôler un territoire et attirer des milliers de mercenaires pour la construction d’un Etat utopique. Daesh a démontré que l’ancrage du terrorisme dans les populations n’est ni la pauvreté, ni la mal-gouvernance puisque les mercenaires venus d’Europe occidentale ne souffraient pas de misère ou de laxisme en termes de Droits de l’Homme.

Le choix de la Libye semble obéir à des facteurs stratégiques de position géographique et des ressources pétrolières à l’abri de l’effondrement des institutions et de l’Etat libyen. Ce territoire se retrouve dans la même configuration que la Syrie et l’Irak avec cette différence près, celle de l’absence du facteur religieux marqué par l’opposition chiite/sunnite. Mais Daesh a montré qu’il entend exploiter à fond les différences ethniques ou les fibres tribales à travers les Touaregs ou les Toubous au Tchad.

Son premier objectif vise la constitution d’un fonds financier par la commercialisation du pétrole sur lequel il met la main dans les territoires qu’il occupe. Mais aujourd’hui, nous sommes confortés par la résolution des Nations Unies concernant le financement des groupes terroriste qui condamne le duo impliqué dans la vente et l’achatde ce pétrole volé aux Etats, aussi bien l’exportateur mais aussi l’importateur de cet or noir considéré comme receleur. Ce commerce n’étant plus possible comme dans la configuration de la Syrie et l’Irak, Daesh va tenter de s’imposer comme acteur de la solution à la crise libyenne en faisant pression sur le gouvernement par ses capacités nocives. Daesh espère s’imposer dans une forme de racket généralisé. Sa première ligne de force est de détruire des installations pétrolières en guise de menace permanente et de démonstration de force pour ruiner l’économie et s’assurer de l’allégeance de tous les mécontents qui souffrent de la désagrégation des conditions de vie dans le pays.

Le CAERT a favorablement accueilli la résolution 22/53 des Nations Unies sur le commerce illégale des richesses qui concerne tant le pétrole que les produits d’antiquité. La résolution s’attaque au commerce direct ou indirect des produits pétroliers, du raffinage modulaire et du matériel connexe, notamment les produits chimiques. Il a été retenu notamment, le marquage des produits pétroliers libyens par les mêmes moyens que le processus de Kimberley pour l’identification des diamants.

Une intervention militaire contre Daesh en Libye est-elle ou non appropriée ?

La Libye est confrontée à une agression à caractère international par Daesh et cette force étrangère devrait être facteur d’unification pour le peuple Libyen. Le pays doit prendre en charge sa propre sécurité sans autres ingérences. Des interventions comme celle de Sebrata avec un bombardement et des victimes collatérales sont de nature à conforter les positions de Daesh avec une interprétation de type confessionnel, « agression des Croisés en terre musulmane ». Ce qui fait redouter des ralliements en faveur des rangs de l’organisation terroriste. Il est cependant vrai que parfois des objectifs opérationnels priment sur les considérations politiques sous le sceau de l’urgence. C’est ce qui a du se passer pour l’attaque de Sebrata. Nous espérons que la bonne couverture de renseignements soit partagée avec les services libyens et ceux directement concernés, a savoir les pays voisins et que tous les partenaires partagent les informations pertinentes dans le cadre de la lute contre l’organisation criminelle. L’objectif étant d’unifier les forces en mesure de jouer un rôle majeur sur le terrain.

Quels sont, aujourd’hui, les signes d’une sortie de crise par l’émergence d’un gouvernement d’union nationale ?

Beaucoup d’efforts vont dans le sens de l’union nationale. Les libyens ont bien compris qu’il est urgent de rallier sous la même bannière l’ensemble de leurs forces, milices et organisations politiques. C’est dans ce sens que convergent les efforts de l’Union Africaine, favorisant le dialogue interne et excluant toute intervention militaire étrangère.

Revenons aux moyens financiers que Daesh a pu amasser. Comment, dans un contexte d’une surveillance mondiale des flux monétaires, l’organisation terroriste a pu amasser ce butin ?

Il faut rappeler que la chute de Mossoul a permis à Daesh de mettre la main sur les coffres de la banque centrale de la ville qui renfermait 500 millions de dollars en liquide. Mais au delà de ce butin, une intéressante recherche a permis de découvrir que les banques qui se trouvaient en territoire sous contrôle de Daesh étaient restées connectées au réseau financier international. Aussi stupide que cela puisse paraître, les banques implantées sur les territoires de Daesh n’ont pas connu d’interruption dans leurs activités avec le monde extérieur. Sans compter l’organisation du troc mis en place par les groupes terroristes où le pétrole était mis sur le marché sur la base d’un système d’échanges en tous genres ou par paiements en cash. Cette économie alternative se fonde sur l’expérience d’échec de l’AQMI dans le nord du Mali où les populations se sont mobilisées avec succès contre les groupes terroristes en raison de la dégradation du niveau de vie subi.

 

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